Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

S... UN JEUNE HOMME SAAMAKA (4)

29/12/2013
« civilisé, mais qui garde sa culture comme elle est »

 

 

Petite digression du côté de l’identité culturelle

 

031.jpg- S..., je     souhaite à présent que tu me parles de ta famille, de ceux qui ont participé à ton éducation. Plus tard nous reparlerons d’eux, si tu le souhaites, afin de voir le rôle que chacun a joué.

- […]

- Tu commences par qui tu veux…

- Bon. Je vais être franc, parce que, nous, on n’a pas eu la même éducation que les autres. Nous, on était des gens civilisés (sic)… En fait, ce que nous faisions, les autres trouvaient que ce n’était pas bien.

- Excuse-moi, je t’interromps. Quand tu me parles des autres, tu me parles de qui ?

- Mais… comment dire ? Est-ce qu’on peut dire « race » ? Non, même ethnie, même ethnie que moi.

- Donc, d’autres Saamaka ?

- Voilà. Ils trouvent que ce n’est pas bien, ce que nous faisons. Parce que, voilà… il faut faire comme ils veulent, comme ça. Mais nous, on s’en fout, quoi. Parce qu’il ne faut pas, il ne faut pas… Ils ont pris l’habitude d’être « comme ça », et nous, nous sommes autrement. La réalité, pour eux, c’est différent. Par exemple, chez eux, le mari, c’est lui qui décide. Pour tout, c’est lui qui décide, la femme n’a rien à dire, elle ne peut même pas donner son opinion, rien. C’est le mari, c’est l’homme qui décide. C’est l’homme qui va à la chasse, c’est lui qui « rapporte à la maison », et la femme, elle fait le ménage, elle s’occupe de son abattis, elle s’occupe de ses enfants, elle s’occupe de faire à manger, et tout et tout. Et puis, si elle a ses règles, elle ne dort pas avec le mari, elle dort à côté, elle ne fait pas à manger, elle ne touche pas [les aliments], elle prépare son manger à part. Elle a tout à part : elle ne peut pas manger dans les ustensiles habituels, ni avec les autres.

Mais nous, on n’est plus comme ça. Je n’ai pas eu ce genre d’éducation. On nous a toujours appris que ça, c’est des « blagues », qui ne font pas tomber l'homme malade. Et depuis le temps que ma mère fait à manger pour moi, je ne suis jamais tombé malade. Je ne me rappelle pas avoir vomi ou bien être tombé dans les pommes, je ne sais pas (rire). Alors du coup, voilà. On mange, tout ça c’est ancien. C’est ancien et, pour moi ça ne veut rien dire.

- Juste une question : les gens dont tu parles, est-ce qu’ils donnent une raison pour fixer ces interdits ? Pourquoi la femme n’a-t-elle pas le droit de faire tout ça ?

- Il y a toujours une raison à tout[1].

- Tu les connais, ces raisons ?

- Oui, j’en connais quelques-unes. Les femmes ne doivent pas préparer le repas pour les hommes quand elles ont leurs règles parce que sinon, l’homme va tomber malade… Et il y en a d’autres, plusieurs, encore. Tu vois, des fois… une fille qui commence à grandir, ce n’est pas elle toute seule qui va chercher son mari, ce sont les parents qui vont lui trouver un mari.

- Et elle est obligée d’accepter, même si elle n’a pas…

- Même si elle n’a pas envie[2]. Mais nous[3], on n’est plus comme ça. On a laissé tout cela derrière nous. Voilà. On vit « autrement ».

- Peux-tu me donner d’autres exemples de choses qui sont     interdites ?

- Par exemple, ne pas manger de kalalous[4] les hommes ne doivent pas manger de kalalous, parce que sinon, « ça va tomber » (rire, et geste évocateur de la main, dirigé vers le bas). Comment dire ça ? l’homme va devenir impuissant.

- Est-ce que ça a quelque chose à voir… tu sais que, lorsqu’on fait cuire des kalalous, cela fait un jus gluant, un peu comme du sperme ?

- C’est sûrement pour ça qu’« ils » disent ça.

- Donc, c’est le rapprochement d’idée entre les deux matières.

- Voilà.

- Autre chose ? Est-ce que vous mangez du serpent ?

032.jpg- Ça dépend… Moi, j’en mange. Serpent, caïman, macaque, tout. Ça dépend.

- Donc, si un jour, je te prépare un morceau d’anaconda, par exemple, tu le mangeras ?

- Si l’odeur est bonne… ça dépend du goût, aussi !

- Donc, il faudra que je fasse de la bonne cuisine ! Ensuite, peux-tu me dire s’il y a des interdits sexuels ?

- C’est-à-dire ?

- Comme tu me le disais tout à l’heure, la femme qui a ses règles ne peut pas toucher la nourriture. J’en déduis également qu’elle ne peut pas toucher son homme, non plus ?

- Non plus.

- Donc, voilà un exemple d’interdit sexuel. Est-ce qu’il y en a d’autres ?

- La femme n’a pas le droit d’avoir plusieurs hommes. Mais l’homme, oui. L’homme a le droit d’avoir dix femmes, s’il veut… en principe[5].

- Mais il n’y a pas de femmes qui ont des aventures avec d’autres hommes ?

- Si jamais on les « chope », on leur rase la tête, hein.

- Ah oui ? on leur rase la tête ?

- Ils leur rasent la tête, carrément. Mais pas nous.

- Tu sais que les européens ont fait ça, aussi, à un moment… [et je lui raconte l’histoire des femmes françaises tondues pour avoir couché pendant la guerre avec des allemands occupants, à la Libération. Sandie est partagé entre amusement et saisissement à la découverte de pratiques assez communes à nos deux peuples, alors qu’il considère, pour les siens, que cet usage est ancien, et pour tout dire, barbare. Une façon de relativiser son regard sur les « blancs »].

 

- En fait, ça se ressemble… (rire gêné).

- Si je résume, la femme doit rester fidèle à son homme, même si celui-ci a plusieurs femmes ?

- Oui.

- Donc, l’homme peut avoir plusieurs mujè, plusieurs épouses, mais est-ce qu’il peut [avoir une aventure], aller voir une femme, comme ça, un jour ?…

- Oui. Il a le droit.

- Il a le droit de tout faire ? Il est entièrement libre ?

- Oui, c’est un peu méchant. Mais maintenant, ça devient plus rare.

- Je connais des femmes Saamaka qui ont quitté leur mari, qui ont pris un autre homme…

- S’il y a un homme et une femme qui vivent ensemble depuis un moment, et que l’homme meure. Eh bien... comment on peut dire ?... chez nous, on dit « la femme amène le noir ». Tu comprends ?

- Elle apporte le noir… C’est la couleur du malheur ? Ou quoi ?

- Voilà. C’est la couleur du malheur. Parce que la femme, elle est « prise » pendant deux, trois, six… ou au moins quatre mois. Elle reste dans la famille de l’homme. Et si la famille pense que c’est à cause de la femme que l’homme est mort, ils font ce qu’ils veulent d’elle.

- Oui ? Ils peuvent lui faire faire ce qu’ils veulent et, pour employer un terme un peu fort, la mettre en esclavage ?...

- Et même lui raser la tête…

- S’ils pensent que la femme est responsable de la mort de son homme.

- Seulement, ça, ça peut faire beaucoup de choses[6].

- Sinon, ils l’utilisent pour faire la cuisine à leur place, pour nettoyer le carbet, ou bien…

- Faire la vaisselle, la lessive… Mais, comme je l’ai dit, de nos jours, ça devient de plus en plus rare, tout ça. Et je trouve que c’est très bien.

 - Donc, pour toi, c’est une évolution qui est positive.

 - Oui.

 

À la question des femmes Saamaka qui quittent leur mari, S... n’a pas répondu.

 

- Une question, alors : par rapport à tous ces changements que tu me décris, est-ce que, pour toi, il y a une perte d’identité culturelle, ou bien est-ce qu’il n’y a pas de perte de culture, c’est simplement une vie meilleure pour tout le monde ? Pour dire autrement, abandonner cette façon de faire qui était traditionnelle, est-ce que cela appauvrit la culture Saamaka, ou est-ce que, finalement, cela n’enlève rien… au fait que vous soyez des Saamaka, avec une culture qui reste traditionnelle ?

 - Franchement, pour moi personnellement, je trouve que ça n’enlève rien. Je dirais plutôt que ça nous rend meilleurs, ça nous rend plus forts. On peut alors découvrir le monde, au lieu de rester dans la forêt toute notre vie, ne rien savoir… Pour moi, c’est une révolution qui est intéressante. On peut évoluer sans oublier d’où on vient. Mais il y a aussi ceux qui font comme s’ils n’étaient plus concernés[7], alors que dans leur sang, c’est là. Alors, ça, par contre, ce n’est pas bien. Tu vois, moi, quand on me demande qui je suis, je dis : « moi, je suis un Saramaca ». Même si on me reproche de manger n’importe quoi[8], ou bien… je dis : « je suis un Saamaka », point final. Et puis, si [on n’est] pas d’accord, tant pis. On peut me croire, ou ne pas me croire.

 - Donc, toi, si tu dois définir ton identité, tu vas dire… quoi ? tu es un homme, jeune, Saamaka…

 - Un homme, un jeune homme, civilisé, Saamaka, mais qui garde sa culture comme elle est.

 - D’accord. Pour toi, la culture traditionnelle n’empêche pas d’être « civilisé », mais aussi être « civilisé » ne fait pas perdre sa culture issue de la tradition.

 - Ça ne fait pas obligatoirement perdre sa culture traditionnelle.

- D’accord.

 - Mais il y en a qui [ont peur de] perdre tout, quoi. Mais on ne peut pas perdre ça. C’est dans la tête, c’est dans le sang… Moi, je dirais que c’est impossible. Je connais des hommes qui sont allés, qui ont vécu en Europe pendant des années, eh bien ils n’ont pas perdu ça, hein ? Si tu veux, tu peux [le garder]. Si tu ne veux pas…

 

    Nous marquons une pause.

 

    À suivre : la famille de S... et son fonctionnement (5)
 

 

033.jpg

[1] S... a sans doute voulu dire : « ils trouvent toujours une raison à tout ».      

[2] Il semble bien que cette règle, à présent, ne soit plus très courante, quelle que soit la communauté de marrons. J’ai rencontré de nombreux exemples venant infirmer cela.

[3] « Nous » : ma famille et moi.      

[4] Ou kalous, appellation locale des gombos, un légume très courant en zones équatoriale, tropicales et sub-tropicales..      

 [5] Mais à condition de pourvoir. Il a l’obligation de défricher et d’entretenir un abattis pour chacune, de lui construire un carbet…      

[6] S... a sans doute voulu dire : « ça peut aller loin ».      

[7] Il veut ici évoquer ceux parmi son peuple qui perdent leur identité culturelle.      

[8] Les interdits alimentaires !...      

 



29/12/2013
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