Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

LE MERCURE AU FIL DE L'EAU...

27/07/2017

 

Aux oubliés de la République...

Source : ASG (Solidarité Guyane)

 

 

729.jpgASG Wayateko est une ONG intervenant sur le Haut-Maroni auprès des populations autochtones Wayana et Teko d'Amazonie française. La structure Solidarité Guyane est une association (loi 1901) à vocation humanitaire intervenant auprès des populations autochtones sur les plans du médico-sanitaire, du social et de la communication.

Depuis 2004 ASG effectue régulièrement des prélèvements dans les villages amérindiens du Haut-Maroni pour évaluer le niveau d'empoisonnement mercure des habitan...ts (en étroite relation avec le laboratoire de Minamata au Japon - NIMD). Par des rapports périodiques auprès des autorités ASG :
- communique ses constats (sociaux, environnementaux, sanitaires, sécuritaires),
- se fait le porte-parole des doléances des populations,
- a un rôle de veille sur la situation locale.

Rapport de la campagne de prélèvements de novembre 2014 sur le Haut-Maroni par Solidarité Guyane (ASG)    
 

Depuis 2004, ASG effectue des prélèvements dans les villages Wayana et Teko du Haut-Maroni afin de déterminer le niveau d'intoxication par le mercure (Hg) et le méthyl-mercure (MeHg) des populations locales. Ces prélèvements sont traités par les scientifiques du National Institute for Minamata Disease (NIMD), situé dans la ville de Minamata au Japon, lequel centre de recherches est dépendant du Ministère de l’Environnement du Japon. Bien que depuis plusieurs campagnes nous privilégions le village de Cayodé (à l'intérieur de la Guyane sur la rivière Tampoc dont les zones de survivance du village sont dans les bassins du Tampoc et de la Waki, des zones fortement orpaillées), nous avons aussi effectué une série de prélèvements dans le village de Taluen. Ce village, situé sur le Litani (partie amont du Maroni) est frontalier avec le Suriname (comme les autres villages : Antecume, Twenké, et Pidima) et situé en aval des secteurs du Haut-Maroni très touchés aussi par l’orpaillage illégal. Les prélèvements sont effectués dans les familles sur la base du volontariat et les résultats des analyses leurs sont communiqués.
 

Cayodé 2014

Nb

Mini

Maxi

Moyenne

> 4,4 µg/g

% >EFSA

Hg

Hg

Hg

 

(µg/g)

(µg/g)

(µg/g)

(seuil EFSA)

Enfants (moins de 2 ans)*

5

4,4

12,33

7,69

5

100

Enfants (2 à 10 ans)*

15

4,32

14,27

8,26

14

93

Adultes

14

6,1

22,95

14,27

14

100

 

 

 

 

 

 

 

Taluen 2014

Nb

Mini*

Maxi*

Moyenne*

> 4,4 µg/g

% >EFSA

Hg

Hg

Hg

 

(µg/g)

(µg/g)

(µg/g)

(seuil EFSA)

Enfants (moins de 10 ans)**

25

2,61

15,17

6,81

18

72

Adultes

8

6,35

18,23

13,78

8

100

 

 

 

 

 

 

 

* dont 15 enfants au-dessus de 6 µg/g

 

 

 

 

 

** dont 13 enfants au-dessus de 6 µg/g

 

 

 

 

 

EFSA= European Food Safety Authority

 

 

 

 

 

 

Commentaires sur les dernières analyses : Rappel préalable : Selon l'Agence Française de Sécurité Alimentaire (AFSSA 2009) la valeur de référence proposée pour les femmes enceintes est de 2,5 µg/g de mercure dans les cheveux. Philippe Grandjean et son équipe (université danoise d'Odense), qui ont travaillé sur des centaines d'enfants, a détecté des retards dans le domaine du langage, de l'attention, de la mémoire et dans une moindre mesure dans les fonctions motrices et visuo-spatiales chez des enfants de 7 ans dont les mères présentaient des concentrations de mercure capillaire inférieures à 10 µg/g avec des minima à 3 µg/g.

CAYODÉ :

 

Le taux moyen de tous les prélèvements est, pour le village de Cayodé, de 10,65 µg/g de cheveu (10,57 µg en 2013). Le taux le plus élevé est de 22,95 µg.

730.jpgLes résultats ont été classés en 3 groupes : les enfants de moins de 2 ans, les enfants de 3 à 10 ans et les adultes (plus de 18 ans).

Dans le groupe des moins de 2 ans les enfants sont allaités et commencent à consommer du poisson. Leur taux résulte le plus souvent du niveau d'imprégnation de leur mère (le mercure étant véhiculé par le lait maternel). Les taux les plus élevés sont liés au taux élevé de leur mère.

Dans le groupe des enfants de 2 à 10 ans, 12 enfants sur 15 ont des taux supérieurs à 6 µg soit 80% d’entre eux, sachant qu’à partir de ce taux des séquelles peuvent être identifiables et 3 parmi eux sont au-dessus de 13 µg. Et tout cela malgré les efforts des parents pour protéger leurs enfants en variant dans la mesure de leurs moyens leur alimentation.
 

Le groupe des adultes traduit davantage le niveau de pollution car leur taux moyen est de 14,27 µg (14,49 en 2013 alors que jusqu’en 2008 cette moyenne était autour de 12 µg), la moitié d'entre eux ont des taux supérieurs à 14 µg. En retirant les 2 extrêmes (mini et maxi) ce taux moyen est encore de 14,23 µg. Ce niveau de taux résulte de la très forte activité de l’orpaillage illégal en amont du village. Le gibier a pratiquement disparu (décimé par les chasseurs professionnels chargés d’approvisionner les sites clandestins) et les rivières sont tellement polluées que la reproduction de la faune piscicole est de plus en plus difficile et la photosynthèse impossible, expliquant la raréfaction des poissons herbivores (les seuls autorisés par les autorités sanitaires à être consommés*). Ainsi les poissons pouvant être pêchés sont très majoritairement des poissons carnivores, lesquels sont les plus toxiques en mercure.
 * NdTémoin : Je tiens ici féliciter vivement les institutions sanitaires qui n'ont pas mené cette enquête mais qui, bras ballants, se satisfont de recommander fortement aux Amérindiens du Haut-Maroni de ne plus se nourrir de poisson (plus de 90% de leur nourriture traditionnelle), favorisant ainsi l'arrivée par pirogues de poulets surgelés importés de France ou du Brésil (moins chers !) via le Suriname... 

TALUEN :

 

Le taux moyen pour le village de 8,5 µg ne reflète pas la réalité du niveau de mercure du village car les enfants représentent plus de 75% du panel. Lequel panel a été divisé en 2 groupes : moins de 10 ans et plus de 18 ans.

Le taux moyen des enfants (moins de 10 ans) est de 6,81 µg. La répartition est la suivante : 12 enfants ont des taux inférieurs à 6 µg, 8 enfants ont des taux compris entre 6 µg et 10 µg et 5 enfants ont des taux supérieurs à 10 µg avec un maxi à 15,17 µg. Il est à souligner que les 2 enfants ayant les taux les plus élevés sont natifs d'un village situé en amont d'Antecume, dans un secteur particulièrement pollué par l'orpaillage illégal. 

De surcroît des témoignages d'intervenants dans les villages nous ont signalé une augmentation importante de problèmes respiratoires chez les jeunes enfants. Cela est probablement à rapprocher des travaux (2008) de JP Bourdineaud de l'université de Bordeaux au cours desquels il a identifié la modification de gènes respiratoires imputables au mercure chez des souris auxquelles on avait fait supporter le même régime alimentaire à base de poissons que les Wayana du Haut-Maroni.

 

Le taux moyen des adultes est de 13,78 µg, mais si l'on retire les 2 taux extrêmes (mini et maxi) ce taux moyen passe à 14,28 µg (identique à celui de Cayodé). La répartition est la suivante : 2 adultes ont moins de 10 µg mais 5 d'entre eux ont un taux supérieur à 14 µg avec un maximum de 18,23 µg. A la lecture de ces taux il est mis en évidence que le Litani (partie amont du village ) est fortement pollué par le mercure.

En conclusion :

 

Bien que le mercure soit très présent naturellement dans le sol partout en Guyane, les populations ayant les taux de mercure les plus élevés (4 à 5 fois plus que la moyenne guyanaise) sont les populations amérindiennes du Haut-Maroni. Cette situation est imputable au méthylmercure anormalement présent dans leur chaîne alimentaire. Ce méthylmercure est la forme oxydée du mercure. Cette oxydation a pour origine le lessivage des sols provoqué par les orpailleurs. Le mercure naturel s'ajoute au mercure apporté par les orpailleurs depuis des décennies (plusieurs tonnes par an). La responsabilité de cet empoisonnement est totalement imputable à l'orpaillage, lequel orpaillage a lieu en toute illégalité dans le Parc Amazonien de Guyane. Ces orpailleurs illégaux ne sont pas réellement gênés dans leur activité par les représentants de l'Etat en charge de la sécurité des populations et de l'intégrité du territoire.

 

731.jpgCes populations sont en risque majeur et les enfants sont particulièrement touchés. Bon nombre d’entre eux ont leur développement (physique et cognitif) irrémédiablement altéré et par là même leur devenir est compromis. Car il est communément admis par la communauté scientifique que dès un niveau de mercure de 6µg/g de cheveu pour une femme enceinte, le fœtus court le risque d’altérations de son développement physique et mental. A partir d’un taux de 11µg chez la mère il est prouvé (OMS) que 10% des enfants présenteront des altérations irréversibles de leur système nerveux et un potentiel individuel diminué (fonctions motrices et cognitives). L’enfant intoxiqué dans les mêmes proportions court les mêmes risques jusqu’à l’âge de 7 voire 10 ans (ainsi que la modification du rythme cardiaque et de la tension). Cependant si les amérindiens réduisent leur consommation de poisson ils doivent trouver d’autres sources de protéines, sélénium, vitamines E et omega3, sinon ils s’exposent à des maladies cardiovasculaires (accentuées par le méthylmercure) ou d’autres maladies issues de déséquilibres alimentaires (tel que diabète, cancer…), sans parler des carences impactant le développement des enfants.
 

Enfin les chiffres rapportés ne concernent que les villages de Cayodé et Taluen mais les niveaux de mercure doivent être tout aussi élevés dans les autres villages du Litani (partie amont du Maroni) et plus particulièrement les villages d'Antecume et de Pidima. Toutes nos opérations étant effectuées sur nos seules ressources personnelles nous n’avions pas les moyens financiers d’étendre notre campagne de prélèvements.

 

Décembre 2014 - Solidarité Guyane         

Je remercie très vivement ASG de m'avoir communiqué cette enquête datant de 2014. Si l'on ne peut que regretter qu'une telle investigation n'ait pas été reconduite, il faut en chercher la cause dans le déni -qui n'est pas nouveau- de la part des « autorités » sanitaires qui refusent de regarder en face ce qu'il faudra bien accepter de nommer le syndrome de Minamata, du nom de la baie de Minamata, au Japon, où se sont déversés pendant des décennies et jusqu'en 1966 des résidus de mercure qui ont pollué tout l’écosystème et contaminé la population. Officiellement, 13.000 personnes (dont 900 sont décédées) ont été victimes des 400 tonnes de mercure déversées dans la baie entre 1932 et 1966. À raison d'une dizaine de tonnes au moins de mercure rejeté par les orpailleurs chaque année...

 

732.jpgGageons que la lutte des peuples autochtones français pour l'intégrité de leurs terres ne restera plus très longtemps sans effet... L'enquête de 2014 ne doit pas rester une photographie prise à un instant donné. La menée d'autres enquêtes devrait nous permettre de juger de la progression de ce désastre.

 

Si le secteur associatif et militant ne peut plus se permettre financièrement de se substituer à l'État, la population de Guyane toute entière n'aura plus qu'à se mobiliser pour remettre cet État défaillant en face de ses responsabilités.

 

Le Témoin en Guyane         

 

 

 

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27/07/2017
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