Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

LES INDIENS D'AMAZONIE VIVENT DANS UN MONDE QUI LEUR A ÉTÉ VOLÉ (1)

25/06/2014

Entretien avec Eduardo Viveiros de Castro

Source : telerama.fr

 

 

Anthropologue engagé, Eduardo Viveiros de Castro connaît bien les Indiens d'Amazonie et leur combat. Pour lui, dans un monde limité en ressources, conflictuel, leur manière de vivre pourrait être un exemple à suivre.

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 En raison du barrage Tucurui, une vaste zone de la forêt tropicale est maintenant sous l'eau du plus grand lac artificiel du monde, le lac de Tucurui. - © Giuseppe Bizzarri/Sipa Press

 

 

Né en 1951 à Rio de Janeiro, le Brésilien Eduardo Viveiros de Castro a totalement renouvelé l'étude des cosmologies amérindiennes, du chamanisme, du cannibalisme, notamment en empruntant la perspective des peuples qu'il a étudiés et en revalorisant les pensées des autres, y compris cannibales. Bonne nouvelle, un nouvel essai (co-écrit avec Deborah Danowski), brillantissime et original, paraît ces jours-ci dans un beau livre collectif consacré aux métaphysiques de l'Anthropocène, De l'univers clos au monde infini (éd. Dehors). Il était de passage à Paris en mai dernier. Entretien à bâtons rompus sur l'Amazonie, Dilma Roussef et la crise de la gauche.

 

On vous présente souvent comme un « anthropologue altermondialiste ». Vous vous reconnaissez dans cette définition ?
Oui, pourquoi pas ! Pour la première fois, ce qu'on pourrait appeler l'Occident, ou la civilisation euro-américaine, se trouve confrontée au fait qu'elle n'est plus la seule tête pensante, ni la locomotive menant l'humanité vers un futur glorieux. Le centre de gravité du pouvoir géopolitique et économique se déplace vers la Chine et l'Inde. Le Brésil a cru pendant un certain temps que lui aussi ferait partie de cette nouvelle donne. Mais les « BRIC » (soit les nouvelles puissances montantes : Brésil, Russie, Inde, Chine) étaient plus un joli jeu de mot qu'une réalité ! Il n'y a pas grand chose de commun entre la Chine et le Brésil, mis à part le fait que la Chine est récemment devenue le premier partenaire commercial du Brésil. Ce qui veut dire que la Chine contrôle l'économie brésilienne, en lui achetant des produits primaires dont elle détermine les prix en grande partie. Le Brésil retrouve son ancienne vocation de colonie exportatrice de matières premières : des produits peu transformés, essentiellement alimentaires, destinés à l'alimentation des animaux des marchés chinois et européen, ce qui est encore plus bizarre ! Le soja est surtout utilisé pour alimenter le porc que les Chinois consomment, et le maïs pour nourrir le bétail européen... Le Brésil est aussi devenu le détenteur du deuxième cheptel bovin au monde après l'Australie. Tout cela s'est fait essentiellement en rasant les savanes du Brésil central, et maintenant, en entamant la forêt amazonienne. Les dégâts sont considérables. L'Amazonie a déjà perdu 20% de sa couverture d'arbres.

 

En Amazonie, on ne réussit qu'à ralentir le rythme du déboisement. on ne reboise pas
Qu'est-ce qui vous préoccupe le plus dans la situation actuelle de l'Amazonie ?
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L'Amazonie joue un rôle central dans l'imaginaire et le réel du monde. C'est là que se trouvent les premières forêts de la planète, et qu'aujourd'hui, subsiste la dernière grande extension de forêt tropicale au monde. Cette forêt amazonienne appartient, au sens géopolitique, à neuf pays. Les Brésiliens ont toujours eu l'impression que l'Amazonie leur appartenait, mais ils n'en détiennent « que » 70%. Et cette partie ne cesse de diminuer, en se repliant peu à peu vers le nord ouest du territoire. 
Les conséquences de cette diminution sont dramatiques, car la forêt est un élément essentiel du régime thermo-dynamique de la planète, qui contribue à régler les régimes des vents, le taux d'humidité, etc. Il n'est pas impossible, par exemple, que la multiplication des grands ouragans dans le Golfe du Mexique ait un rapport avec les transformations du régime de circulation atmosphérique dans ces régions.
Zone déforestée dans la région du Mato Grosso au Brésil, par les producteurs de Soja. - © Alberto Cesar/AP/SIPA

 

Le dernier rapport du GIEC (groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat) reconnaît que la déforestation de l'Amazonie s'est ralentie. C'est un point positif, non ?
C'est ce qu'on dit. Mais on ne sait pas comment l'expliquer. Est-ce le fait des grands propriétaires, qui ont amélioré leurs méthodes et augmenté la productivité agricole dans des terrains qui étaient déjà déboisés ? C'est notamment le cas au Mato Grosso, ce qui signifie « gros bois » en portugais, même s'il n'y a presque plus d'arbres... Est-ce dû aux effets de la politique gouvernementale entamée par Marina Silva, quand elle était ministre de l'Environnement dans le gouvernement Lula ? Cela dit, on ne réussit qu'à ralentir le rythme du déboisement. On ne reboise pas.
 Mais il y a autre chose qui est très préoccupant : d'après les climatologues, toute la partie orientale de l'Amazonie est aujourd'hui dans un processus d'assèchement, ce qui signifie qu'elle devient plus inflammable. Les scientifiques craignent qu'elle arrive au point critique à partir duquel un petit incendie localisé peut se répandre de façon incontrôlée. Et du côté occidental, la région est au contraire frappée par des inondations...
L'Amazonie n'a jamais été un territoire « vide » démographiquement

Comment réagissent les Indiens ?

090.jpgLes Indiens en sont très conscients. Normalement, la société indienne règle son calendrier agricole en observant une série de signaux naturels : par exemple, quand le niveau du fleuve atteint une certaine hauteur ; quand un certain oiseau se met à chanter, qu'une certaine plante se met en fleurs... Or tous ces signes, disent les Indiens, ont changé ; les plantes fleurissent avant que les oiseaux commencent à chanter, le niveau du fleuve ne baisse pas... Les Indiens sont d'autant plus inquiets que beaucoup d'entre eux ont désormais accès à la télévision et entendent parler du réchauffement global. Si l'on ajoute à cela leurs mythologies traditionnelles, qui évoquent la fin du monde, cela donne une situation de panique généralisée.

Ci-dessus : Image extraite d'une vidéo tournée par la Fondation nationale des Indiens du Brésil (FUNAI). En 2011, elle a capturé les premières images fugaces d'une tribu indigène, les Kawahiva, vivant dans la jungle et n'ayant eu que très peu de contacts avec le monde extérieur. - © AP/SIPA


Vous insistez souvent sur le fait que notre vision de l'Amazonie reste faussée. Pourquoi ?

Notre imagination est toujours binaire : il y aurait d'un côté la forêt vierge, sans habitants, et de l'autre, la civilisation, les villes, le béton, le plastique... En réalité, une bonne partie de cette forêt est d'origine humaine : elle a été créée par les Indiens et leurs activités agricoles, de façon à la fois délibérée et spontanée. La plupart des essences de bois, de fruits, qui sont aujourd'hui utiles à l'économie brésilienne, ont proliféré grâce aux Indiens. En pratiquant une forme d'arboriculture, ceux-ci ont favorisé leur croissance, leur ont fait de l'espace, les ont replantées... Il n'est pas nécessaire de détruire la forêt pour y vivre, contrairement à ce que nous imaginons. Et l'Amazonie n'a jamais été un territoire « vide » démographiquement, elle a toujours été remplie d'habitants : les Indiens !

Comment le Brésil voit-il l'Amazonie aujourd'hui ?

Le Brésil applique sur son territoire tropical et boisé des techniques, des technologies, des produits d'origine européenne, qui n'ont absolument pas été conçus pour ce type de sol. Idem pour les populations qui s'y sont installées. Car qui colonise l'Amazonie ? Il s'est d'abord agi des « nordestinos », ces paysans sans terre d'origine portugaise : ils y ont émigré, sous l'impulsion du gouvernement, à la suite de la grande sécheresse qui a frappé le nord du pays à la fin du XIXe siècle. Ils ont constitué la principale force de travail pour l'économie du caoutchouc et se sont peu à peu adaptés, pour devenir la principale couche de population non indigène de l'Amazonie. Ils font partie de ce qu'on appelle au Brésil les « peuples traditionnels », et vivent surtout d'une économie agricole, un peu aux marges de l'économie capitaliste.

Mais depuis les années 60 et 70, la colonisation est le fait d'une autre couche de population, venue du sud du Brésil, d'origine allemande et italienne, et dont l'implantation a été subventionnée par la dictature militaire. Ces « gauchos », qui étaient bien adaptés au climat du sud – subtropical, tempéré –, sont partis en Amazonie sans savoir ce qu'ils allaient y trouver. Ce sont eux qui ont transformé la région de la façon la plus radicale, en commençant par la savane pré-amazonienne, dans le Brésil central.

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La récolte de soja en Tangara da Serra, état du Mato Grosso, au Brésil. - © AP Photo / Andre Penner

 
A quoi ressemble l'Amazonie des « gauchos » ?

Au Midwest américain : des grandes plaines, conçues pour la monoculture, avec irrigation intensive, engrais chimiques, antibiotiques pour les bovins, etc... Les « gauchos » ont changé la chimie du sol, qui était trop acide, créé des variétés résistantes de soja, avec les agronomes brésiliens. Et ils ont mis en place cet agro-business ultra-mécanisé, ultra-productiviste qui emploie peu de main d'oeuvre. Résultat, les « nordestinos », qui vivaient et travaillaient là depuis deux siècles, ont été expulsés vers les grandes métropoles, dans les bidonvilles.

 

Cette colonisation de l'espace progresse encore ?

Après la savane pré-amazonienne, les « gauchos » pénètrent aujourd'hui dans l'Amazonie et imposent leur mode de vie. On rase la forêt, on plante des eucalyptus, on élève des bœufs, on roule en 4/4, et tout ce qui peut évoquer l'Amazonie disparaît. Une nouvelle culture paysanne se développe, qui n'a rien à voir avec la culture classique de la région, qui était plutôt d'origine arabo-ibérique, mauresque, et venait du Nordeste. S'y mêlent le background ultra conservateur et réactionnaire des aïeux allemands dont les gauchos sont issus, et une influence américaine : 4/4, musique country, bottes et chapeaux...

Il suffit de lire les noms des villes de la région. Il s'en crée quasiment une par jour, une explosion incroyable. Elles portent toutes des noms évocateurs de la culture « gauchos » : Porto dos gauchos (Port des gauchos), Querencia (la grange où on rassemble les bœufs pendant hiver)... Au nord du Minas Gerais, il y a une ville qui était un lieu mythique de la littérature brésilienne – un roman fameux de Guimarães Rosa, Grande Sertão : Veredas, s'y passe. Eh bien, Buriti (le nom d'un arbre local) a été rebaptisée Chapada Gaucha (Plateau des gauchos).

 

C'est donc la dictature militaire qui a enclenché le grand mouvement de déforestation de l'Amazonie ?

092.jpgTous les « grands projets » datent de cette époque. C'est ce régime qui a décidé de construire, en 1970, la Transamazonica, une sorte de transibérienne de 5 000 km, qui devait partir de Belem, à l'embouchure de l'Amazone, jusqu'à la frontière avec la Bolivie. Le projet n'a jamais été achevé mais il a coupé l'Amazonie en deux. La première pierre a été inaugurée à Altamira, la ville où l'on construit aujourd'hui le barrage géant de Belo Monte. Lors de la cérémonie, on a abattu le dernier arbre qui restait au milieu de cette zone totalement déboisée, un immense châtaignier (le plus grand arbre d'Amazonie, qui produit la noix du Brésil). Ce qui illustrait bien le projet existentiel de ce gouvernement...

Ci-dessus : exploitation minière à ciel ouvert, Carajas, Brésil - © Rex Features


C'est aussi sous la dictature que le Brésil s'est lancé dans l'exploitation de la plus grande mine de fer au monde, au nord-est de l'Amazonie, la mine de Carajas. Ce qui a donné lieu, pour produire l'énergie indispensable à l'industrie d'extraction de fer, au premier grand barrage érigé en Amazonie, Tucurui, une énorme infrastructure qui a déplacé des milliers de gens, provoqué une surpopulation de moustiques, et conduit à un désastre écologique...

On connaît la suite : la dictature, qui avait beaucoup d'autres projets comme celui-ci, s'est auto-dissoute en laissant au pays une inflation de 80%, une dette internationale faramineuse et l'exigence d'une loi d'amnistie pour tous les criminels... Nous sommes aujourd'hui face à une sacrée ironie de l'Histoire : c'est un gouvernement dirigé en partie par le Parti des Travailleurs (né dans les luttes syndicales contre la dictature), qui réussit là où la dictature avait échoué, et lance des projets pharaoniques de production d'énergie en Amazonie.

À suivre...



26/06/2014
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