Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

LES MARRONS DE GUYANE FRANÇAISE, POPULATION EN EXIL ET DIEUX EN PÉRIL (1)

30/05/2014

Extr. mémoire de Mastère soutenu par Maxime Thierry, mai 2014

 

Je souhaitais depuis un certain temps vous faire connaître un peu mieux ce peuple-mosaïque dont l'histoire est fascinante « en ce qu'elle laisse voir des pans entiers de cultures africaines ayant survécu au rouleau-compresseur de la traite atlantique » (Maxime). Bien au-delà des images cinématographiques bonnes à caresser la culpabilité et l'empathie de l'Homme blanc dans le sens du poil et à entretenir chez les populations libérées en 1848 un ressentiment historique qui empêche le vivre ensemble, je vous propose ici de découvrir les Marrons à travers leurs croyances  magico-religieuses, qui représentent une porte d'entrée pertinente à la découverte de leurs habitudes sociales et de l'autorégulation de celles-ci par le droit coutumier, lui-même issu de ces croyances que j'évoque ici. Je tiens à remercier bien chaleureusement Maxime Thierry  qui m'a autorisé a publier des extraits de son mémoire. Je tiens également à le féliciter bien chaleureusement pour la qualité de son travail ainsi que pour son investissement. Je tâcherai de choisir le plus judicieusement possible les extraits que je vous livrerai.

Le Témoin                

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https://static.blog4ever.com/2014/04/771213/artfichier_771213_3799041_201405301855838.jpgLes Marrons de Guyane française sont les descendants de ceux qui ont su résister et se jouer au XVIIIème  siècle dans l'ancienne Guyane hollandaise aujourd'hui appelée Suriname, de l'une des formes les plus oppressantes du système plantationnaire. Sur des territoires gagnés aux instances gouvernementales d'alors, ces loweman (hommes s'étant échappés) comme ils se nomment eux-mêmes, se seront établis en véritables nations panafricaines témoignant toutes d'une « frappante non-européanité » (R. Price[1] 2012 : 18). « C'est vraiment l'Afrique et, qui plus est, une Afrique du XVIIIème siècle » écrit Alfred Métraux à son ami Pierre Verger, lorsqu'il traverse la région du Cottica en 1947 (P. Verger 1982 : 25). Combien le célèbre ethnologue fut-il surpris et enthousiasmé de retrouver là le Gabon et la Côte d'Ivoire écrivit-il également dans sa correspondance. Nombreux sont en effet les anthropologues, historiens ou autres sociologues à avoir pu attester de ce continuum dans l'organisation sociale comme dans les croyances religieuses entre l'Afrique et les sociétés marronnes. Au célèbre géographe Jean Hurault de les appeler « Africains de Guyane » (1970 : 10) tant il avait pu constater au cours de ses nombreux séjours en pays Boni combien ils étaient restés fidèles dans leurs croyances et leurs rites au fonds africain dont ils tirèrent leur organisation sociale.

Les Marrons de Guyane sont effet aujourd'hui les dépositaires autant que les héritiers d'un patrimoine immatériel d'une grande richesse, autant dire d'un savoir et d'une praxis outrepassant très largement les frontières des Guyanes. Car outre l'immense intérêt que pourrait représenter pour la science leur connaissance des pharmacopées de cette région d'Amazonie, ces derniers sont aussi les garants d'un véritable pacte social passé avec l'invisible il y a plusieurs siècles, livrant une conception du cosmos et d'une société régis par des forces agissant en dehors du temps et de l'espace. L'intérêt porté aux Marrons ne saurait par conséquent se limiter aux seuls aspects historiques de cette forme de résistance, car la dimension contemporaine des formations sociales dont ils sont issus importe grandement.

https://static.blog4ever.com/2014/04/771213/artfichier_771213_3685455_201404263349504.jpgPrimitive, singulière et ancestrale, cette société d'une grande complexité qu'Hurault admirait et déclarait être à l'aube des années 1960, particulièrement « humaine et réaliste » notamment au regard de son système judiciaire, souffre aujourd'hui de bien des atteintes. Déjà pourtant le célèbre géographe avertissait des dangers encourus par cette communauté de Guyane française si ses pratiques venaient à reculer : « on risquerait d'obscurcir leur notion du bien et du mal, et d'enlever toute efficacité à leur loi coutumière. » (J. Hurault 1961 : 243).

À l'heure où les zones d'habitat traditionnel sont désertées, investies par d'autres communautés ou même spoliées par des activités aurifères en recrudescence et où les coutumes ancestrales sont, pour le moins, dévalorisées, qu'en est-il de l'état de ces croyances et de cette société si souvent décrite auparavant comme exemplaire ? Qu'en est-il de cette société holiste, semi-autonome aujourd'hui fondue dans les creusets démographiques que constituent la Guyane et la France ?

En proie à un important phénomène de créolisation fondu dans un contexte global de mondialisation, les Marrons sont aujourd'hui plus que jamais concernés par des changements culturels et religieux aux retombées identitaires, sociologiques et économiques majeurs. Ce sont ces mêmes mutations contemporaines que nous observerons et tenterons d'analyser en questionnant le présent à la lumière des récits des Fositen, les premiers temps de ces épopées marronnes. Dans un va-et-vient entre tide (le présent), echide (hier) et les fositen  (passé/jadis), nous tâcherons de nous mouvoir dans la totalité du champ culturel-religieux marron où l'organisation sociale, le rapport au corps, aux ancêtres et aux mythes forment ce que Claude Lévi-Strauss appelait un « phénomène social total » (1950: 26).

 À suivre : d'où viennent les Marrons, qui sont-ils, où sont-il arrivés ?

[1]   L'anthropologue américain Richard Price définit les Amériques noires comme étant « une très vaste aire géographique du Nouveau Monde culturellement marquée par la présence massive de descendants d'esclaves africains ».

 

 

 



30/05/2014
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