Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

EXPORTER LE TEMBE

30/06/2014

republié le 25/07/2015

 

Libi makandra, vivre ensemble

 

Le Tembe, Art populaire contemporain, se découvre aux yeux de larges publics comme une expression originale à même de témoigner des évolutions sociales des sociétés issues du marronnage, en presque toutes situations contemporaines donc. C’est ainsi que Mama Bobi, Centre de Formation promouvant l’interculturalité pour une citoyenneté participative en de nombreux domaines, a été invité à présenter, en compagnie d’une forte délégation guyanaise (ADAPEI et IMED), à partager ses réflexions sur la prise en charge du handicap par l’EPNAK (Établissement Public National Antoine Koenigswater). (Il s'agit là d'une structure de grande envergure : plus de 500 employés), du 14 au 23 juin sur le thème de « la rencontre de l’Autre ». L’EPNAK étudie actuellement avec des acteurs et travailleurs sociaux de l’Ouest Guyanais de nombreux projets communs au service des populations. Le Tembe ouvrait ici la porte à ces rencontres.
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Libi makandra : le vivre ensemble solidaire

102.jpgIntervention de Papa Gé, lors de l'ouverture des journées de travail organisées par l'EPNAK du 14 au 23 juin derniers.

Nous sommes donc de Guyane. Nous venons de la grande forêt sub-tropicale humide Européenne. Ne riez pas, il est très important pour nous aujourd’hui de nous savoir « compris » comme les géreurs d’un territoire de la France d’outre-mer. Et donc comme un territoire ultra-périphérique de l’Europe. Dans la République, notre structure fait partie d’une instance unique (même en outre-mer) : le Conseil Consultatif des Populations Autochtones et Businenge. Nous sommes Businenge. C’est pourquoi veuillez recevoir chers amis les saluts des Gran man, Capitaines et basia, les Autorités Coutumières et Ancestrales de nos communautés qui nous délèguent ici en ambassadeurs à la découverte des Autres. Vous Autres.

Go da yu kon yu sa membre sa yu si

Va reviens et souviens toi de ce que tu as vu.

62x43 - Antoine Aouegui dit Lamoraille 2001

Les sociétés issues du Marronnage ont eu très vite à « comprendre » (prendre et faire avec)  la place des Autres dans l’espace conquis sur le non-sens et la discrimination absolue que constituait l’esclavage. On ne marronnait jamais seul et à la longue des dizaines, des centaines d’hommes et de femmes ont crée ces sociétés nouvelles, de nouveaux paradigmes où les relations entre les uns et les autres devaient répondre à de nouvelles exigences. Les exigences du milieu tout d’abord. En effet, chez nous, la notion d’appartenance à un corps social est définie essentiellement par l’environnement. Businenge, littéralement homme de la forêt, nous sommes les hôtes de cette forêt immense et des fleuves qui y prennent source. Nous sommes très éparpillés. En fait, nous composons moins de 10 % de la population guyanaise. Avalés que nous sommes par cet espace forestier c’est à dire 92 % du territoire guyanais. Notre pays est une forêt dense où l’on se perd très vite. On y devient fou. On y survit peu de temps. Se perdre en forêt est la pire des choses qui puisse advenir à l’un d’entre nous. 035 Lamoraille Antoine 2001 - Busi abi yesi La forêt a des oreilles - 62x43.JPG
Et là, on réalise alors la place unique, irremplaçable de l’Autre. Celle que l’on accorde à l’Autre en soi, comme une planche de salut. Quoiqu’il arrive. L’Autre n’importe quel Autre.  En effet, chez nous, c’est l’assurance que tôt ou tard, au-delà de ses proches, de ses voisins ou amis, le corps social auquel on appartient (le kanpu, le village) en sa composante la plus naturellement solidaire, va se mettre à votre recherche. C’est cette assurance qui donne à notre société forestière et fluviale toute sa force. Une assurance qui ne vaut que si tout le monde y adhère. Il s’agit d’une certitude forgée par confiance mutuelle en quelque sorte. Chez nous, quelque soit l’égaré … on part à sa recherche. Ceci est la base de notre praxis sociale. Une praxis non-pas obligée mais cultivée ici comme une éthique. Une loi morale.

Busi abi yesi

La forêt a des oreilles.

62x43 - Antoine Aouegui dit Lamoraille 2001

Admettre cette loi, la place de l’Autre en soi, la place de l’Autre en notre société, quel qu’il soit, est le fruit des efforts de tous. Génération après générations et déjà avec ces Autres si proches et si lointains par l’Histoire, la Culture, la langue : l’Indien, le Blanc. Ne sommes-nous pas tous l’Autre de quelqu’un ? C'est-à-dire un monde en soi ? Comme l’est aussi la grande forêt tropicale qui vous avale et vous anonymise ?  Et donc, faire en sorte de ne jamais s’y perdre. Et il est aussi facile de se perdre en soi. Par repli communautaire, égoïsme, cupidité, jalousie. Grâce à l’Autre au contraire c’est découvrir en soi et en dehors de soi immensément les complémentarités, les opposés, les juxtaposés voire les superposés qui s’offrent infiniment à soi. Vivre dans une société multiculturelle, multilingue, c’est expérimenter les innombrables possibles suggérés par l’Autre. Outre-soi donc. Et ici pour nous aujourd’hui jusqu’ au-delà des mers. Chez vous.
Nous venons de la grande forêt sub-tropicale humide européenne. Un outre-mer Républicain. L’outre-mer d’un grand pays européen. Un grand pays du Nord qui se doit ici de gérer ses populations du Sud, autochtone, busnenge, Créoles, Chinois, et tant d’autres venus d’ailleurs. Tant d’Autres perdus et retrouvés potentiels en nos réalités sociales, naturellement, forcément inégales et par cela même, c’est le propre du Libi Makandra à améliorer, à rectifier, à rendre plus juste, plus solidaire. En Guyane,  comme partout ailleurs l’égalité n’existe pas, et c’est pourquoi il faut y tendre. Et c’est à cela que notre structure prétend aussi parvenir. Car savez-vous, la forêt, à plusieurs n’est pas hostile. La faune et la flore accueillent plus de différences que les sociétés humaines en admettent. Différents par la naissance, les accidents de la vie. L’Autre est souvent différent de soi et d’autant plus Autre que souvent très proche. C’est pourquoi  notre structure s’associe souvent à des partenaires institutionnels, à des professionnels éprouvés à l’Ouverture vers l’Autre quel qu’il soit en quelque état qu’il soit. Le vrai handicap est l’exclusion sociale, l’abandon, l’indifférence. Saluons ici nos partenaires ; l’ADAPEI, l’IMED, l’APAJH, l’APADAG et beaucoup d’autres encore qui tous ambitionnent avec nous en Guyane la pratique des vertus républicaines : l’Égalité, la Fraternité et la Citoyenneté. Et c’est d’ailleurs pour en témoigner que nous sommes ici avec vous et en toute amitié. Nous avons choisi pour cela de vous faire partager le plus simplement du monde un visuel propre à l’Ouest Guyanais. Plus particulièrement à la  culture Businenge. Le Tembe peint. Le Tembe est un langage né au temps du Marronnage et qui à travers le temps a su exprimer, tel un diagnostic esthétique, les valeurs morales en cours en chaque époque. L’assimilation ou le communautarisme entre autres se défendant d’ailleurs de la réduction et de l’une et de l’autre à un modèle exclusif. Le Tembe n’est pas un miroir de soi, mais toujours une invite au dépassement, à l’expérimentation du différent et à ce qui vient à soi. Et donc le Tembe peint dans sa forme actuelle illustre toujours ce fonds culturel si bien partagé en Guyane à force de solidarité, de curiosité pour l’Autre et de vouloir citoyen : le « Libi makandra » (Le vivre ensemble solidaire). En Guyane, répondre à ces défis interculturels et linguistiques exige un savoir-faire, une praxis quotidienne, et comme ailleurs aussi en outre-mer et comme en Métropole ici dans les cités, les banlieues les campagnes, les médiations procèdent d’un savoir-être, un authentique  Art du vivant. Dans l’Ouest Guyanais nous considérerons que le Tembe est le reflet de cette compétence, de ce savoir-faire, de ce savoir-être incluant les Autres avec soi. Cet Art - et non cet artisanat - est vécu tel un manifeste esthético-philosophique.

C'est un art populaire contemporain.

107.jpgPopulaire car il s’agit bien d’un langage de l’auto-émancipation qui est manifesté ici. Il s’agit bien de l’invitation à une ouverture éternelle sur le monde. Il s’agit bien de la réalisation, au seuil d’une connaissance et de l’estime de soi, d’une ouverture sur l’Autre. Il s’agit d’une porte. Et sans doute convient-il à tout un chacun de parvenir à cette porte en lui-même. Une porte souvent fermée par crainte, avarice, nationalisme exacerbé et bêtise. Il faut savoir ouvrir cette porte. Chacun à son rythme, avec ses désirs, ses victoires, sa maitrise  et son dépassement. Avec le Tembe peint, voici une invitation à la passer la porte, à la franchir si cela n’est pas déjà le cas avec bonheur pour la plupart d’entre vous. Voici, pour s’en souvenir toujours, quelques symboles que l’on retrouve souvent sur les portes, voire les frontons de nos cases, de nos maisons en forêt. Il s’agit toujours, de montrer avec évidence de quelle demeure on est la porte. A quel moment et quels sont ceux auxquels nous l’ouvrons.

Mi na fu soro mi na fu watra ma mi ati dipi.

Je suis de la berge, je suis de l‘eau mais mon cœur est profond.

62x43 - Antoine Aouegui dit Lamoraille 2001

 104.jpgLes maisons sont basses en forêt. En pignon, la porte est souvent la seule ouverture. Mais tout le fronton peut-être orné de Tembe et en proposer une lecture. La porte évoque bien sur des idées de transcendance en de nombreuses cultures. Accessibles ou interdites selon que la porte est ouverte ou fermée. Franchie ou simplement regardée. Déjà ici, au seuil, nous aimons à dire que le Tembe indique que l’essentiel toujours est dans le regard plus que dans la chose regardée. Et de fait, l’ouverture et la fermeture de la porte en soi peuvent être vues aussi comme un symbole de justice sociale. Voire de justice divine. Si l'interculturalité  est constituée de ponts jetés entre diverses cultures, franchissons-en donc un : comme il est dit au psaume 118 des Écritures : « Ouvrez-moi les portes de la justice, j’entrerai et j’en rendrai grâce à l’Éternel ». Et dans une autre époque, dans ces mêmes Écritures, illustrant l’espérance éternelle de la  compréhension et de l’amour : « Je suis la porte, si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ». C’est la modeste ambition de notre structure. C’est la volonté du105.jpg « vivre ensemble ». La porte est ouverte. Vous voilà sauvé de l’exclusion, de la solitude morbide. Vous voilà épargné de la terrible errance dans la grande forêt sub-tropicale humide – qui nous assure-t-on serait à bien des égards bien moins dangereuse et excluante que certaines jungles urbaines – vous voilà arrivé. La porte est ouverte. Les Tembe des portes ne disent au fond que cela : bienvenu à l’Autre et à l’Autre en soi. Au-delà de soi, un outre-soi très intime. Là où prennent tous leurs sens les mots tels que, Egalité, Fraternité, mots que nous avons tous en partage. 

 *     *     *

Antoine Lamoraille a réalisé et ouvert de nombreuses portes symboliques. À notre demande, un jeune Tembeman Thomas Adiejontoe né en 1972, à réalisé une centaine de petits Tembe. De ceux que l’on peut emmener avec soi et clouer sur sa porte. Celle de son bureau par exemple, indiquant symboliquement l’état d’esprit dans le lequel peut se réaliser le franchissement. En fait, ces petits Tembe peuvent se lire comme des Mandala, pas moins : à la géométrie si simple, si universelle, avec ces entrelacs, ces points de fuites, ces asymétries, ils célèbrent discrètement la vocation de tous ceux qui, la porte franchie, réalisent ce que l’Autre leur apporte, attendant quelque chose de lui en égal, en frère.106.jpg

Bigi fu sama na sikin ma membre anga yu du

La grandeur de l'homme ne réside pas dans sa force,

mais dans l'accord de ses actes et de sa pensée.

 62x43 - Antoine Aouegui dit Lamoraille 2001

 Pour admirer les tembe de Lamoraille et d'autres tembeman, cliquez ici
Consultez ici  les livres dont le Témoin en Guyane est l'auteur !


28/07/2015
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