Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

TOUS ÉLUS AU PREMIER TOUR !

05/04/2014

« C’est la première fois que je vote avec le sourire ! »

Source : http://rue89.nouvelobs.com/

Crédit photos : Emilie Brouze/Rue89

 

À Saillans, dans la Drôme, les 1199 habitants en avaient assez que le maire sortant décide seul : les habitants de ce village de la Drôme ont travaillé pendant des mois sur une liste collégiale, et vécu une belle expérience de démocratie participative.

Que ceux qui ne croient plus à la politique aillent donc passer quelques jours dans ce petit coin au sud du Vercors. Ce qui s’y est passé ces derniers mois pourrait bien les faire changer d’avis. Joachim Hirschler, l’un des nouveaux élus de Saillans, rapporte avec délice la remarque d’une habitante : « C’est magnifique : c’est la première fois que je vote avec le sourire ».

 

TOUS ?LUS AU PREMIER TOUR !

Dans ce village de la Drôme, les municipales ont brassé une énergie formidable. Face au maire sortant, quelques habitants ont lancé l'idée d'une « liste collégiale ». Avec l'envie de changer les choses, de ne pas voter « par dépit », ils se sont lancés dans une nouvelle manière de gérer leur commune, en sollicitant tous leurs voisins. Une « démocratie participative » pour laquelle ils ont renversé l'organisation pyramidale de la mairie. Hop, voilà les 1 199 habitants au sommet. Par petits groupes, ils ont imaginé ensemble des dizaines de projets et jusqu'à 250 personnes se sont réunies lors des réunions publiques, soit presque le quart de la population ! Ces deux derniers mois, on ne parlait plus que de politique, au village. « À la fin on n'en pouvait plus, il fallait vraiment faire ces élections. »

 

Réveil des consciences

Cris de joie à l'annonce des résultats dimanche dernier, dans une salle bondée : la liste collégiale remporte les élections au premier tour avec 56,8% des voix (pour 1 070 inscrits) et 110 bulletins d'écart avec la liste du maire sortant, qui conserve trois sièges.

« Va falloir travailler ensemble, maintenant, pour l'intérêt commun ! », fait remarquer une vieille dame qui promène son caniche près du cimetière. « Les gens attendaient quelque chose de ces élections », sourit Sabine Girard, l'une des élues. Isabelle Raffner, sur la même liste, acquiesce : « Qu'on gagne ou qu'on perde, il s'est passé un truc. Un réveil des consciences. Des rencontres, du partage. Quoi qu'il en soit, ça devait changer ».

 

Un village un peu rebelle

Les habitants affirment qu?il y a dans ce village une énergie hors du commun. Une effervescence qui doit en partie expliquer ce qui s?est déroulé ces dernières semaines. Saillans a connu l?exode rural et ses maisons abandonnées, avant de voir sa population grossir depuis une dizaine d?années. Vincent Beillard, le nouveau maire, installé depuis 2005, fait partie de ces « néo ».

Le village foisonne aussi d?associations (une quarantaine, selon Annie Morin), qui proposent des soirées vinyles ou des cours de langues.

« Le village est réputé pour être un peu rebelle », s?exalte un habitant

« Il y a l'histoire de la supérette, de la carrière ou la fermeture de la gare, on s'était mis sur la voie pour arrêter les trains ! »

 

L'aventure

TOUS ?LUS AU PREMIER TOUR !L'aventure de « Autrement pour Saillans... tous ensemble » a démarré en juin autour d'un trio de villageois, Fernand Karagiannis, Annie Morin et André Oddon. Ils en avaient marre du côté « chef de village » du maire, qui prenait des décisions sans consulter la population. Ils ont alors commencé à imaginer une démocratie participative, à réfléchir à un projet de gestion municipale alternatif. Leur envie a commencé à s'ébruiter après les grandes vacances, par bouche à oreille.

 

Le supermarché, la goutte d'eau de trop

Un événement a cristallisé le ras-le-bol, en 2010 : le projet d?une supérette qui devait être implantée à la sortie du village. Le maire n'a pas consulté les habitants pour cette décision importante : le supermarché, qui n'était pas accessible à pied depuis le centre, risquait d'affecter les petits commerces. Un collectif, Pays de Saillans vivant, s'est mobilisé contre le projet, à grand renfort de pétitions, manifestations et courriers. Avec succès : le projet de supermarché a été abandonné. La bataille a fourni l'énergie nécessaire aux débats sur la gestion de la commune : le succès des premières réunions publiques en a surpris plus d'un.

Au début, on ne parlait ni de liste, ni de programme. Il n'y avait qu'une feuille en papier sur la table pour que les intéressés puissent laisser leurs coordonnées. Le 16 novembre, dans une salle polyvalente remplie (120 têtes, « un événement en soi »), les habitants ont été invités à parler de leur village, une sorte de diagnostic avant d'avancer des idées. Huit groupes de travail ont été constitués, encadrés par des animateurs : environnement, vivre ensemble, sport, jeunesse... Tristan Rechid, qui travaille dans un centre social, explique qu'ils ont utilisé les méthodes de l'éducation populaire, avec des gommettes et des post-it : « On avait ce pari fou : bâtir un programme qui ne sortait pas de la tête d'un élu. On était en posture d'animateurs, à l'écoute, et trente projets ont été définis, initiés par des propositions d'habitants : de petites choses quotidiennes, de l'embellissement aux crottes de chien en passant par la redéfinition du stationnement. »

Pendant cette réunion, les habitants ont beaucoup parlé de lien social, d?écoute et de ce qu'ils pourraient faire pour décloisonner les générations et les groupes.

Les personnes âgées, par exemple, avaient envie d'être intégrées au projet de Maison de l'enfance et de la parentalité, issu de l'ancienne municipalité.

 

Les municipales, passage obligé

La liste de « Autrement pour Saillans » s'est constituée au début de l'année. Beaucoup d'associatifs et une majorité d'actifs, de 20 à 66 ans. Tout le monde est au même niveau : l'absence de hiérarchie se ressent au niveau de l'animation des réunions.

Ils n'ont jamais parlé de la « politique avec un grand P » et ignorent les penchants de leurs colistiers. Même si le village « vote plutôt à gauche », ils disent se rassembler autour de valeurs communes, mises au propre dans une charte où l'on retrouve le dialogue, la transparence ou la protection de l?environnement. « Ça m'a fait plaisir de voir que des gens différents se retrouvaient ensemble, sans aucune cooptation », résume une élue.

Pour choisir leur tête de liste, ils ont tranché selon les disponibilités de chacun. « On a essayé de tenir jusqu'au bout pour ne pas avoir une personne désignée. Il y avait la liste du maire sortant et la « liste collégiale ». On a gagné sur ce point : on n'a pas voté pour une personne mais pour un projet ».

 

TOUS ?LUS AU PREMIER TOUR !

 

Le Conseil des sages

Durant les réunions publiques, les habitants ont également construit le schéma de fonctionnement de leur municipalité idéale, un schéma de fonctionnement « collégial et participatif ». « On est même allé jusqu'à se demander si on avait besoin d'un maire ». Les conseillers municipaux fonctionneront en binôme autour de sept compétences communales. Les indemnités leur seront équitablement réparties, en fonction du temps investi. Que faire des trois élus de l'opposition ? « On va les intégrer dans notre fonctionnement, leur proposer de travailler selon nos méthodes », précise Vincent Beillard, le nouveau maire.

Une à deux fois par an, la population sera invitée à donner ses idées lors d'assemblées (les « commissions participatives » du schéma). Le reste de l'année, il y aura des petits comités sur des sujets précis, comme le choix du mobilier urbain ou la question des rythmes scolaires. Et s'il faut trancher sur une chose importante, les élus aimeraient organiser des référendums. Une habitante se souvient que beaucoup avaient critiqué l'abattage d'arbres centenaires, sous l'ancienne municipalité : « Peut-être que ce choix était rationnel... Si on avait eu tous les éléments du dossier, on serait peut-être arrivé au même résultat. On veut prendre des décisions qui paraissent justes ».

Dans ce schéma de fonctionnement, il y aussi un « conseil des sages » : neuf habitants, qui veilleront au respect de la politique participative et en seront les ambassadeurs. Car les élus veulent partager leurs méthodes, « essaimer » dans d'autres communes.

 

Complètement utopiste

« Quand je suis sortie de la première réunion, je me suis dit que c'était complétement utopiste, qu'on y arriverait jamais », se souvient Sabine Girard, une géographe de 36 ans, attablée à la terrasse du Café des sports. « Je suis quand même revenue et je me suis laissée embarquer par l'énergie du groupe ». Les plus vieux ont joué un rôle important, juge-t-elle, alors que sa propre génération y croyait mollement. Toutes ces réunions, ces centaines d'e-mails, cette campagne... Ça n'a pas été « un long fleuve tranquille », raconte Annie. « Il y avait beaucoup d'interrogations. Parfois, je rentrais et j'avais l?impression de ne pas avancer. Il y avait des frictions, du débat, on savait que ça allait être épuisant mais on est restés. » Les participants parlent tous d?'un mélange d'utopie et de rigueur, de rêve et de travail.

 

Arme de discussion massive

Ce jeudi, le maire et sa première adjointe, fraîchement élus, s'arrêtent toutes les cinq minutes pour dire bonjour, serrer des mains, faire des bises. Vincent porte un T-shirt à message de circonstance : « arme de discussion massive ». Plus loin, un homme les interpelle déjà car sa vigne vierge a été prétendûment arrachée par du personnel communal : « C'est toujours mieux de le dire amicalement plutôt que d'envoyer une lettre avec des photos. »

Les résultats du premier tour sont encore placardés sur la porte en bois de la mairie. Le premier magistrat n'a pas encore récupéré les clés de l'entrée mais les nouveaux élus utilisent une salle au premier étage, pour leur « réunion de pilotage » hebdomadaire, ouverte au public. La première des six ans de mandat. Le maire prend la parole et fait le point sur divers sujets. Ils parlent aussi de l'intercommunalité : les élus ont rencontré plusieurs maires pour parler stratégie : « C'est vrai que dès qu'on sort de Saillans, on est obligés de rentrer dans le jeu politique. »

 

TOUS ?LUS AU PREMIER TOUR !

 

Pour Sabine Girard, le pire maintenant serait de décevoir les attentes. Ou s'enliser dans une machine ingouvernable. Puisque les habitants les ont choisis, ils vont devoir travailler ensemble. Avec Olivier, le secrétaire de mairie, ils sont en train d'étudier les obligations légales pour clarifier l'organisation de la nouvelle municipalité. Sabine Girard craint la routine: « Le défi, ça va être aussi de maintenir cette énergie. »

 

 



05/04/2014
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