Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

UNE EXPERTISE PIPÉE ET LES FOURCHES CAUDINES DE MONSANTO POUR UNE EUROPE EN BERNE

05/12/2017

 

Les « Monsanto papers » font leur jeu et abattent leurs cartes

Source : Le Monde, éd. papier du 28/11/2017

 

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Après deux ans de vaines négociations, les Vingt-Huit ont statué, lundi 27 novembre, sur la proposition de Bruxelles de réautoriser pour cinq ans le pesticide de Monsanto.

Rappelons que la sortie du glyphosate de l'Union européenne a réuni en quelques mois plus de un million de signatures.

Fallait-il laisser expirer la licence du glyphosate ? Celle-ci arrive à échéance le 15 décembre. Le temps pour les industriels d'écouler leurs stocks et pour les utilisateurs de répandre les leurs. Oui, mais...

Des firmes agrochimiques évoquent un montant de quinze milliards d'euros de dommages et intérêts si la licence n'était pas reconduite !...

Quand Monsanto juge « pourrie » une étude dédouanant l'herbicide

Une recherche épidémiologique américaine, parue à la veille du vote des Européens, ne trouve pas de lien entre lymphomes et glyphosate.

C’est un article qui tombe à pic. Quelques jours avant que les États membres de l'Union européenne se prononcent, lundi 27 novembre, sur la réautorisation du glyphosate sur le Vieux Continent, le Journal of the National Cancer Institute (JNCI) publiait une étude épidémiologique américaine ne trouvant pas d'association entre l'herbicide controversé et les lymphomes non hodgkiniens (un type de cancers du sang), ni aucun cancer « solide ». Fondés sur une étude de longue haleine – l'« Agricultural Health Study » (AHS) –,  ces nouveaux travaux suggèrent bien un doublement du risque de leucémie myéloïde aiguë chez les plus gros utilisateurs de glyphosate, mais la couverture médiatique n'a parfois retenu que l'absence de lien mis en évidence entre le produit et les autres cancers.

Pour Monsanto, ces travaux sont publiés à un moment très opportun. D'une part en Europe, où, après plus de deux ans de polémiques entre les experts européens et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l'heure de trancher a sonné. D'autre part aux États-Unis, où la firme de Saint-Louis (Missouri) est poursuivie par des milliers de victimes d'un lymphome, qu'ils attribuent à leur exposition au glyphosate. Le 9 novembre, jour de la publication de l'AHS, Monsanto s'est appuyé sur l'étude pour obtenir le report d'une série d'auditions de scientifiques, décisive pour la suite de la procédure judiciaire. Initialement prélues pour la mi-décembre, elles n'auront lieu qu'en mars 2018.

En revanche, les plaignants, leurs avocats et leurs experts arguent des limites et des biais possibles du protocole de l’AHS. Les « Monsanto Papers » – ces documents déclassifiés par la justice américaine dans le cadre de cette procédure – éclairent de manière surprenante la question. Ils montrent que, dans leur correspondance interne, les scientifiques de la firme semblent plutôt en accord avec... les avocats des plaignants.

 

« Il était plus que temps »

756.jpgTout change en mars 2015 après la classification du glyphosate comme « cancérogène probable » par le CIRC. Monsanto souhaite alors ardemment la publication des dernières données de l’AHS. Le 11 mai 2015, dans une présentation des stratégies possibles pour contrer les dégâts de la classification du glyphosate par le CIRC, un cadre de la firme propose de « soumettre une proposition de collaboration aux responsables de l’AHS pour ajouter les dix dernières années de données et les publier ». En cas de refus, son « plan B » consiste à en forcer l'accès en recourant à la loi américaine sur l'accès aux documents des institutions fédérales... « Nous savons déjà que ces données sont "négatives"», ajoute le document, déplorant que si elles avaient montré un lien, les chercheurs les auraient déjà soumises pour publication.

C'est désormais chose faite. « Il était plus que temps que cette étude soit publiée », s'est réjoui le responsable de la stratégie de Monsanto, Scott Partridge, cité par Fox News à la mi-novembre. La publication a été d'ailleurs conduite au pas de charge. Le JNCI a accepté l'article un mois après sa soumission à la revue, un délai rarissime dans le monde de l'édition scientifique. Le Monde a par exemple examiné les 2oo derniers articles de recherche publiés par le JNCI : aucun d'eux n'a été accepté aussi vite. « La soumission de l'article a coïncidé avec des améliorations dans le processus de prise en charge des articles », explique Patricia Ganz, la rédactrice en chef de la revue.

Stéphane Foucart

Stéphane Horel

David Larousserie

 

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Parmi ces deux photos, l'une a été prise en Amérique du nord, l'autre en Amérique du sud. Retrouvez !
Les failles béantes de l'expertise

Les agences officielles européennes ont blanchi l'herbicide en recopiant les évaluations fournies par le fabricant Monsanto !

751.jpg« Aucune raison de réécrire »

À la demande de l’ONG Global 2ooo, Stefan Weber, un chasseur de plagiats autrichien de réputation internationale, s'est penché sur le travail du BfR. Pour lui, il s'agit là d'un cas constitué de « fraude scientifique ». À aucun moment le BfR (Institut allemand de gestion des risques) ne signale l'origine du texte, explique-t-il dans un rapport publié à la fin septembre de 2017 si bien que le lecteur n'est pas en capacité de « discerner quels passages proviennent du demandeur ou de l'autorité ».

En septembre, la défiance atteint son paroxysme. Global 2000 révèle, documents à l’appui, que de longs passages du rapport d’évaluation officiel sur la toxicité du glyphosate étaient identiques au dossier déposé par Monsanto pour solliciter le renouvellement de son produit. Son surlignage coloré met en évidence une centaine de pages copiées-collées par les agences européennes.

Or ces pages sont précisément celles qui innocentent le produit : ni toxique pour la reproduction, ni cancérogène, ni génotoxique.

Le BfR, lui, semble ne pas comprendre ce qui lui est reproché. Dans un premier communiqué publié le 15 septembre, il assure avoir « consciencieusement et en détail examiné et évalué » les données figurant dans le dossier de la Glyphosate Task Force. L'institut l'assume : son analyse coïncide avec celle de David Saltmiras, l'employé d'une firme qui a beaucoup à perdre. « Si les demandeurs citent correctement (les) études, est venu justifier un deuxième communiqué, les autorités européennes chargées de l'évaluation n'ont, par le passé, eu aucune raison de réécrire leurs déclarations. »

Il est midi trente, le 11 octobre, quand les auditions sur « Les Monsanto Papers et le Glyphosate » s'achèvent. Dans le couloir, des eurodéputés du groupe des socialistes et démocrates font du tapage devant les caméras. La confiance dans l'intégrité du processus d'expertise européen s'est désagrégée en à peine quelques mois, étape après étape, paragraphe après paragraphe.

Ils veulent maintenant pousser cette remise en question jusqu'au bout. Avec les Verts et la Gauche unitaire, ils réclament une enquête parlementaire sous la forme d'une commission spéciale ayant pour but d'« améliorer le processus d'autorisation des pesticides ». Reste à convaincre les autres groupes de les suivre. La création de la commission devrait être décidée courant décembre.

 

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05/12/2017
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