Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

VIH EN GUYANE : LE DÉPISTAGE AU FIL DU FLEUVE

27/09/2013

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Pour le test rapide sur le fleuve


gingembre.jpgAnne, Marie, Ramon, Juan et Rudolph sont des militants de la lutte contre le sida.
C'est en Guyane qu'ils sont investis, notamment dans des actions mensuelles conduites par AIDES. Des actions qui proposent du dépistage aux personnes qui vivent sur les rives du fleuve Maroni. Ils racontent ce qu'ils vivent, ce qu'ils ressentent en participant à ces actions. Ils parlent aussi des personnes qu'ils rencontrent et de ce fleuve qui est bien plus qu'une séparation géographique entre deux pays.

 

 C'est quoi le fleuve ?

« Le fleuve, c'est une histoire, un lieu de vie, des habitants, une société qui bouge ! Quand je parle du fleuve, je parle du Maroni qui est une frontière naturelle de plus de 600 km qui marque la limite entre la Guyane française et son voisin le Suriname, pays d'Amérique du Sud. C'est une véritable autoroute en pleine forêt amazonienne dont le principal moyen de transport est la pirogue, tant pour les habitants que pour le transport de fret et de marchandises en tous genres. C'est un flux incessant de pirogues qui transitent tous les jours de l'année quelle que soit la saison et les conditions de navigation. Le fleuve est vivant avec ses sauts, ses passages dangereux que maitrisent les piroguiers qui sont nés sur ces berges et qui ont appris à le dompter. Le Maroni est une artère de vie où se côtoient Amérindiens (Wayana), Bushinenge (Boni, Djuka, Paamaka) qui peuplent ces rives depuis son origine ; au temps du Marronnage où des esclaves Noirs-Marrons fuyaient les exploitations coloniales. mpuLes habitants vivent le long des deux rives du Maroni dans des villages appelés kampu qui se succèdent et qui rythment la vie du fleuve.

Le Maroni, c?est aussi l'héritage de traditions. C'est tout un système structuré avec ses propres représentants. Ce sont les autorités coutumières qui se composent de Kapiten, Basia, Gran Man dits chefs coutumiers ou encore Bonuman (médecins traditionnels). Ils sont incontournables. Lorsqu'on arrive dans un village, la première démarche est d'aller se présenter à ces autorités. Elles sont les garantes de l'identité et du maintien des traditions à travers des pratiques spirituelles et autres coutumes. Avec leur accord et leur soutien, nous sommes reconnus et pouvons intervenir dans les kanpu.

 

Komoto fu a frede (sortir de la peur)

Le dépistage sur le fleuve avant... C'était difficile de le mettre en place. Nous avons fait un travail pour aller voir les chefs coutumiers : les Basia, Kapiten, Hoof Kapiten et Gran Man. Nous avons aussi fait un travail avec les différentes communautés, les Paamaka, les Ndjuka, mais cela a été difficile. Nous avons travaillé aux côtés des gens pour parler de la discrimination : c'était la première étape. Après, il y a eu beaucoup de questions sur la maladie : comment vivre avec le VIH ? Dans le village, comment faire quand une personne est malade dans la famille ? Nous avons longtemps échangé avec les personnes et par la suite sont venues les questions sur la maladie : comment se transmet-elle ? Nous avons parlé de tout cela. Cette démarche a été longue, avant que le dépistage puisse être proposé.

Le fleuve Maroni, c'est deux côtés, la France et le Suriname, deux rives. C'est pour cela que nous avons fait des rencontres avec les autorités coutumières, pour faire comprendre qui nous étions, ce que nous proposions, comment nous pouvions, ensemble, nous mobiliser.

Au début, c'était difficile d'aller dans certains endroits pour proposer du dépistage car il fallait lever les barrières. Le passage par les autorités coutumières nous a ouvert les portes. Il a fallu trouver une façon pour faire participer les gens à ces actions, trouver une porte ouverte et pouvoir proposer le dépistage sur le fleuve. Nous avons rencontré les Bonuman, les tradi-praticiens, car les gens ont l'habitude de faire appel à eux pour soigner certaines maladies. De nombreuses personnes connaissent le Yorka Kandu, la « maladie spirituelle », qui représente aussi le sida. Nous avons dû expliquer la différence entre Yooka Kandu et le sida. Les personnes avaient peur de parler de la maladie, donc de faire le dépistage et de connaître leur sérologie. Avec nous, c'est plus facile car nous le faisons ensemble. Aujourd'hui, nous voyons le changement sur la discrimination : c'est plus facile pour les personnes Sans-titre-1.jpgqui vivent sur le fleuve de venir faire un dépistage. Sur le fleuve, il y aussi des pasteurs. Nous ne les avons pas ignorés et les avons informés sur les modes de transmission pour qu'ils les expliquent aux personnes qui viennent à l'église. Avant que nous n'allions sur le fleuve, il y avait un grand manque d'information sur le VIH, les hépatites, pour comprendre les modes de transmission, les autres maladies et même sur la santé en général. Aujourd'hui, un changement se produit sur le fleuve.

Ramon

 

 Instantané : Weki o ! (Bonjour !)

Le jour se lève. J'entends les enfants qui partent en pirogue vers l'école ; plus haut. Je m'extirpe de mon hamac. Attention ! je ne dois pas marcher sur les affaires de Bryan. Lui préfère dormir au sol, sur les coussins qu'il a rassemblés. Je zigzague entre les hamacs des autres.

Je prends le temps de contempler ce fleuve : si beau, si fort. Le bruit, les sons du Maroni, ses couleurs, ses habitants sont toujours une source d'énergie pour moi... La pirogue de Sabi A Liba est là. Ils sont là ! Je les entends déjà s'activer. Sur la table dehors, se mélangent pots en plastique, confitures, gamelle de riz, jus d'orange, café, préservatifs, blaff de la veille et Fémidom (préservatifs féminins). Nous n'avons qu'une table. Rudi prépare les sacs de capotes. Attention, il nous en faut pour tous et partout où nous nous arrêterons. L'esprit encore embrumé, je les salue tous et ils me répondent avec le sourire.

Un café ? Oh oui !

Weslyn et Altagracia se baignent devant. Boti trafique le moteur dans sa pirogue. Chénéné est déjà au fourneau. Rawle et Bryan sont partis faire un tour dans le village pour colporter nos horaires de permanence ce soir. Et au loin, j?entends Ramon qui chante. La vielle dame et sa fille sont là, elles aussi, à faire le linge entre nous, la pirogue et les filles. C'est calme, c'est vivant. Tout y est.

Quand on part sur le fleuve, le quotidien est ainsi. Chaque mois, nous partons une semaine. De six à dix militants s'embarquent sur la pirogue Sabi A Liba. Ribosa, un des piroguiers qui nous accompagnent depuis bientôt trois ans, a cloué notre drapeau à son bateau. Il a même demandé à devenir volontaire.

Il faut charger la tente, les tables, la bouteille de gaz, les gamelles, la nourriture pour tout ce petit monde, les chaises, les caisses, les glacières de tests et celles de préservatifs, l'eau potable, nos affaires, le filet de pêche, le groupe électrogène, etc. un vrai déménagement à chaque fois. Mais à chaque fois avec une réelle volonté d'y aller car ce qui se passe plus-haut sur le fleuve, les rencontres, les échanges, les informations récoltées, les tests réalisés, le travail fourni, les messages transmis... Tout cela est un pas de plus vers la fin de l'épidémie. Sans cette conviction, je resterais à terre !

Marie

Vues du fleuve

C'est avant tout la rencontre avec les habitants du fleuve qui prime, des moments pour écouter, échanger, partager un bout de leur vie. Au fil de nos déplacements, nous avons compris qu'il nous faut être plus présents : les habitants nous interpellent, nous expliquent qu'ils sont oubliés. Ils nous disent qu'ils souhaitent notre présence. Et puis on voit ce qui fait défaut : le manque d'informations, les problèmes d'accès aux droits et aux soins, tout cela est criant. En 2012, l'association va plus loin et fait des actions de prévention sur le Maroni une priorité. Les financements privés sont là, les pouvoirs publics, eux, se désengagent pour le moment. Salariés et volontaires s'organisent pour se rendre, une fois par mois, sur le fleuve à la rencontre de ses habitants en lien avec des partenaires. Nous mettons aussi en place un appartement de passage pour les personnes qui se rendent à Saint-Laurent du Maroni, en ville donc, pour leur suivi médical à l'hôpital. Mais rien n?est simple. Les médecins estiment à plus de 50 % le nombre de personnes qui ne reviennent pas vers le parcours de soins. À notre échelle, c'est une page de l?histoire de la lutte contre l'épidémie du VIH et des hépatites et pour le respect des droits humains pour tous qui se joue ici !

Anne

 

Sans-titre-2.jpg

La version intégrale de ce dossier est consultable sur seronet.info

http://www.seronet.info/search/node/guyane

 



27/09/2013
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