Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

« LA SITUATION DE LA FEMME BUSINENGE EN GUYANE FRANÇAISE », une conférence de Joël Roy

09/03/2017

 

 

De la validité du regard

du Blanc occidental sur les sociétés traditionnelles

 

703.jpgMercredi 8 mars 2017

 

Je souhaite profiter de cette manifestation de lutte contre les violences faites aux femmes pour vous soumettre une réflexion sur la façon (souvent généreuse) que nous avons de regarder les rapports de genre dans les sociétés traditionnelles.

 

Pour cela, j’évoquerai avec vous l’exemple de la femme marronne, ou plutôt businenge du Plateau des Guyanes et de la place qu’elle occupe dans le fonctionnement sociétal.

 Qui sont les Marrons, actuellement ?

 

Ils sont les descendants des esclaves qui se sont échappés des plantations et qui ont choisi la lutte plutôt que la soumission aux colons. Avec des itinéraires différents, parfois opposés, toujours difficiles, des itinéraires que n’épargnèrent en effet ni les guerres fratricides, ni les errances en quête d’asile, ni les migrations en vue de trouver de nouveaux lieux d’implantation ou d’autres moyens de subsistance, les Marrons se désignent néanmoins souvent par le vocable général de Businenge (litt. Nègres des bois).

 

Six groupes différents, chacun avec sa langue spécifique, forment la population businenge, qui relèvent de statuts divers au regard de leurs appartenances nationales. Certains, comme les Bonis (ancien nom des Aluku) qui demandèrent asile à la colonie française dès la fin du XVIIIè siècle et finirent par obtenir satisfaction plus tard, sous la forme d’une sorte de protectorat, jouissent désormais de la nationalité française au titre de leur présence ancienne sur le territoire de Guyane.

Parmi les autres, quelques-uns ont également la nationalité française parce qu’ils sont nés sur la rive droite (guyanaise) du Maroni ou, plus en amont, du Lawa. Tel est notamment le cas de nombre de Ndjuka vivant actuellement dans le quartier de la Charbonnière à Saint-Laurent-du-Maroni. C’est beaucoup plus rare parmi les immigrants, même ceux qui sont installés là depuis plus de vingt ans. Nombre d’entre eux restent officiellement considérés comme des étrangers, leurs statuts étant néanmoins également très divers : il y a ceux qui disposent d’une carte de séjour (de dix ans au maximum), ceux qui ne possèdent que l’attestation de demande de régularisation ; ceux, enfin, que l’administration française classe désormais dans la catégorie des « sans-papiers », donc résidents illégaux, pour ne pas dire clandestins, soit qu’ils ne parviennent pas à en obtenir, soit qu’ils aient finalement renoncé à en demander, vu le nombre de barrages administratifs et institutionnels qui leur sont opposés.

 

704.jpg

Les violences faites aux femmes

 

Elles sont en général de trois ordres :

705.jpg1. Factuel : ce sont souvent des cas individuels ; par exemple, des violences conjugales, des viols commis dans une cave ou dans une impasse sombre…

2. Structurel : à un type de société ; des femmes sont vitriolées par leur belle-famille, ou bien sont assignées à un certain rôle et à la tenue vestimentaire choisie par une société ultra-radicale, ou encore le viol utilisé comme arme de guerre…

3. Traditionnel : Excision et infibulation, mariages arrangés, parfois répudiation selon le bon vouloir de l’homme…

 

Au cours de cet échange, et à titre d’exemple, je traiterai la question de la femme marronne ou plutôt businenge de Guyane française et du Suriname.

 

Pourquoi ? pour trois raisons principalement :

- La première, c’est que les populations issues du marronnage sont des sociétés matrilinéaires qui pratiquent la polygamie, cette coutume étant invariablement le « mauvais objet » des sociétés occidentales de cultures monothéiste.

- La deuxième, c’est que la tradition reste le moteur du fonctionnement social de ces populations et reste un levier très fort de résistance à l’assimilation à la société moderne occidentale ;

- Le troisième angle de réflexion sera le décalage entre le Droit français et le Droit traditionnel. La Guyane étant une collectivité française, l’on ne peut que constater que des « citoyens français » sont, de fait, polygames. Nous examinerons donc certaines situations que connaissent actuellement beaucoup de femmes marronnes de Guyane, qui accommodent droit traditionnel et droit français dans de nouvelles pratiques attestant le caractère vivant de leur culture.

706.jpgDes sociétés matrilinéaires et polygames

 

La marche forcée à travers la jungle… pour quitter la plantation, pour y revenir plus tard pour se procurer de la nourriture, des armes et rapter des femmes esclaves… Libérées, elles seront les épouses et les mères des premiers enfants nés libres, même si cette liberté est toujours à disputer aux planteurs sauvages comme aux chiens molosses et aux chasseurs d’hommes qu’ils envoient à leur poursuite…

Dans ce danger permanent, cette proximité incessante avec la mort, la priorité est d’avoir des guerriers. Et de futurs guerriers ; et de futures mères de futurs guerriers. Alors, on fait des enfants, beaucoup. Point n’est besoin de parité. Dans cette fréquentation perpétuelle du combat et de la mort, un homme peut féconder plusieurs femmes. D’ailleurs on venait souvent de pays ou de provinces d’Afrique déjà converties à l’Islam. On ne faisait donc souvent que reconduire une pratique auparavant installée dans les régions d’où l’on venait… De même, une femme prendra un autre homme pour remplacer celui  mort au combat. L’objectif final étant la survie de la communauté. Plus tard, les enfants iraient combattre à leur tour et, si l’on survivait, Ils pourraient nous prendre en charge lorsque l’on serait âgé(e).

 

C’est cette organisation qui a traversé les siècles et qui perdure encore de nos jours. Actuellement, il n’est pas rare de rencontrer un homme possédant plusieurs épouses (4 ou 5) et ayant donc possiblement 20 à 25 enfants. Il n’est pas rare, non plus, de voir une femme vivant avec son troisième ou même quatrième mari, soit parce qu’elle a été abandonnée par un précédent, soit parce qu’elle-même l’a chassé.

 

On voit bien ici que le mode d’union entre hommes et femmes n’est autre que l’un des héritages du marronnage, et que, de ce côté, il ressort du fonctionnement traditionnel. Mais pas seulement.

Il est également structurel : dans ces sociétés issues du marronnage, les femmes ne peuvent aucunement prétendre au statut d’épouse unique.

Enfin, il peut aussi être factuel : comme sur toute la planète, à la marge de toute tradition et de tout type de société, l’homme est soumis à des pulsions parfois violentes. Il peut frapper sa femme et ses enfants, il peut également la voler ou la violer…

 

Il va nous falloir regarder quels sont les modes de défense employés contre ces violences, quels qu’ils soient : stratégiques (la femme elle-même) ou coutumières (les règles auxquelles obéit la communauté selon le droit traditionnel).

 

Les jeunes filles

Les sociétés marronnes étant matrilinéaires, tout mariage y commence par de longues tractations entre les matrilignages respectifs des deux protagonistes.

Auparavant, la jeune fille doit être passée par la remise du pangi le don du pagne dans le cadre d’un rituel qui lui permet d’être reconnue comme « femme » et d’acquérir ainsi un certain nombre de droits, en particulier ceux d’avoir, si elle le souhaite, son propre abattis, différent de celui de sa mère et, tant qu’elle n’est pas mariée, les relations sexuelles de son choix – mais dans une relative discrétion pour ne pas ternir sa réputation ni celle de sa famille. C’est la mère qui juge du moment opportun pour ce rituel, en fonction moins de l’âge légal, auquel on n’attache pas beaucoup d’importance, que du degré de maturité physiologique de la jeune fille, un degré apprécié à partir de la survenue de ses règles et de l’épanouissement de sa poitrine.

 

Le mariage

Des mariages peuvent parfois être arrangés, mais jamais si l’un des deux époux s’y oppose. Nul mariage ne saurait avoir lieu sans l’accord des deux intéressés. Les mariages forcés n’existent donc pas.

 

Les engagements réciproques

Dans la tradition, l’initiative de la négociation revenait au matrilignage du futur marié, représenté le plus souvent par un oncle maternel, qui devait se déplacer pour rencontrer le matrilignage de la future mariée, en apportant quelques bouteilles de rhum destinées aux principaux membres de la famille de la jeune fille.

Pour le matrilignage de celle-ci, l’engagement qu’impliquait le mariage se limitait à deux points : garantir au mari la fidélité de son épouse et lui faire don des activités domestiques qu’elle réservait jusqu’alors à sa famille.

Du matrilignage de l’homme était en revanche attendu l’engagement d’un soutien économique complet de l’époux qui allait devoir assurer à sa femme les moyens de sa subsistance en lui coupant un abattis renouvelé à chaque fois que nécessaire, en lui offrant régulièrement des produits de sa chasse, en lui fabriquant une pirogue et des pagaies, en achetant pour elle literie et batterie de cuisine, en veillant à ce qu’elle ne manque jamais des trois produits symboliques de son ménage que sont le sel, le savon et l’huile pour la lampe et en se chargeant, enfin, de rapporter de la côte – où les hommes effectuaient généralement des travaux saisonniers dont ils tiraient un peu d’argent – des biens de consommation qui ne pouvaient être produits au village.

 

Ainsi que nous l’expliquent Marie-José Jolivet et Diane Vernon dans leur étude « Droits, polygamie et rapports de genre en Guyane », le mariage coutumier ne reconnaît ni la notion de couple ni celle de biens partagés. Il se décrit par un périphrase : libi nanga (vivre avec) ou poti a osu (installer à la maison). Il ne scelle jamais la moindre propriété commune, fut-elle « réduite aux acquêts ». Maison, meubles, pirogues, tout appartient soit à l’un, soit à l’autre, jamais aux deux. L’enfant appartient à sa mère et est membre à part entière et exclusive de ce matrilignage. La femme peut cependant décider de l’« offrir » à quelque parent, fut-ce le père de l’enfant. Jamais il ne lui sera enlevé sans son accord.

 

La séparation ou l'abandon

Le lien instauré par le mariage coutumier n’est cependant jamais pris à la légère. Un homme marié a toujours meilleure réputation qu’un célibataire, une femme mariée également. L’on peut dire que le mariage rend respectable.

Cela dit, il peut également être défait avec une relative facilité à partir du moment où il y a eu faute : si une femme trompe son mari, il a le droit de reconduire la coupable dans sa famille, munie de ses affaires et accompagnée de leurs enfants. Le divorce sera alors effectif. De même, si une femme est battue par son mari ou qu’il lui impose contre sa volonté une seconde épouse, elle peut le mettre à la porte. Elle garde alors la jouissance de sa maison, des meubles et de la pirogue, même s’ils lui ont été offerts par son ex-mari. Quoiqu’il en soit, le divorce, comme le mariage, reste une affaire de famille. L’homme qui maltraite sa femme peut être amené à en répondre devant sa belle-famille, et son propre matrilignage pourra refuser par la suite de solliciter une nouvelle épouse pour lui. Enfin, la famille de l’épouse pourra même aller jusqu’à casser une union où celle-ci sera jugée malheureuse.

 

La situation socio-économique de la femme

La vie de la femme businenge s’organise autour de la culture de l’abattis et de la récolte des légumes et des racines : le manioc, les dachines, etc. Elle brode, grave des calebasses… mais le plus clair de son temps est consacré à l’éducation de ses enfants. Quelle que soit l’influence que peuvent avoir les oncles maternels (comme dans tout système matrilinéaire, c’est la mère dont l’avis prédomine. En cas de maladie, elle devra donner son accord pour tel ou tel traitement, si une question concernant l’éducation ou l’avenir d’un enfant est débattue au sein de la famille, son avis reste prépondérant.

Outre ces tâches « traditionnelles », la femme peut également exercer des activités (pour nous) plus inattendues : le métier de fossoyeuse est très porteur de prestige et lui permet d’assurer la responsabilité d’organisation des tâches dévolues aux femmes lors des funérailles. Elles peut également devenir basia (aide du Kapiten ou chef du village), ce qui la met en situation de diriger les corvées dévolues aux femmes dans le village. Même, exceptionnellement, elle peut accéder aux fonctions de Kapiten, à raison d’une par lignage.

Elle peut également devenir thérapeute ou medium d’un esprit. Mais cette fonction est ouverte aux seules plus talentueuses. Le mari d’une medium devra se faire tout petit et ne pourra plus désormais lui donner d’ordres…

Le choc des droits et les stratégies de contournement

 

707.jpgLes territoires businenge sont pour la plupart situés dans le bassin des fleuves, sur l’une et l’autre rive. Une difficulté se pose lorsque le fleuve fait frontière (510 km entre la France et le Suriname et 730 km entre la France et le Brésil) car la question s’inscrit dans une problématique migratoire : un jeune qui décide d’aller vivre chez un oncle maternel habitant sur la rive opposée change donc de pays en quelques coups de pagaie.

Pour la femme, dont les activités restent en principe placées sous le contrôle du mari, cela peut se poser de façon aigüe : dans l’espace traditionnel, la femme n’est pas toujours en mesure de suivre des études ou une formation. C’est donc du conjoint qu’elle attend qu’il règle toutes les questions relatives à la régularisation de sa situation, carte de séjour entre autres. La question des papiers d’identité est centrale : autour du statut de la mère se joue souvent l’accès à des avantages sociaux, RSA et allocations familiales, notamment. Et cela n’est pas anodin dans cette Guyane où le chômage culmine à plus de 43% de la population, toutes origines confondues. Dans l’ouest, une estimation basse pourrait laisser voir que 60% de la population est sans emploi, dont 70% de jeunes de moins de 25 ans.

Je laisserai de côté les raisons d’être de telles fluctuations migratoires comme celles d’un taux de chômage aussi effarant, qui seraient simplement hors sujet.

L’accès aux allocations familiales n’est pas insignifiant du point de vue qui nous intéresse ici. Il est même au cœur de certaines stratégies conjugales. Il suit toutefois des règles dont il convient de rappeler l’application en situation migratoire, puisque c’est celle qui prévaut dans ces régions : outre la naissance de l’enfant sur le territoire guyanais, l’ouverture du droit aux allocations familiales implique que le parent bénéficiaire soit en situation régulière (carte d’identité française ou carte de séjour valide) ; ce parent peut être le père, si celui-ci a officiellement reconnu l’enfant. Pourtant, cette dernière pratique ne s’inscrit pas naturellement dans un système matrilinéaire ; elle tend même à le contredire. Dans le droit français, le mariage instaure une double responsabilité parentale, et le temps n’est pas si loin où les femmes françaises restaient mineures à vie, passant de la tutelle du père à celle du mari. D’une certaine manière, on pourrait être tenté de voir, dans la position des femmes soumises au système traditionnel tel qu’il a été décrit plus haut, une mise sous tutelle masculine. Toutefois, la matrilinéarité limite considérablement le champ de cette possibilité en se situant comme un contre-pouvoir.

 

Comment se manifeste-t-il ?

De fait, pour des raisons difficiles à identifier, il semble que, dans les villes de l’Ouest (Saint-Laurent du Maroni, Mana), les femmes souhaitent de plus en plus souvent que leurs enfants soient reconnus par leurs pères. Dans certains cas, il peut d’agir d’un passage « en douceur » d’un système à l’autre, montrant un processus d’acculturation fortement engagé. Cela s’appuie très souvent sur le prosélytisme forcené qu’exercent les Églises protestantes, évangélistes pour la plupart, qui se répandent à travers toute l’Amazonie, et dont la Guyane n’est pas exempte.

Il apparait également que la sédentarisation (notamment en raison de la scolarisation obligatoire) génère également le modèle occidental : un homme entouré d’une épouse, de ses enfants et de ses petits-enfants.

Ce modèle pour autant n’est pas dominant et peut adopter les formes les plus hybrides. En voici un exemple :

 

Cette femme a eu six enfants avec son mari qui les a tous reconnus. Lui a une carte de séjour, elle non. C’est donc lui qui perçoit les allocations familiales, mais il les reverse intégralement à sa femme, car il considère que c’est pour les enfants.

 

Dans cet exemple on peut clairement voir l’antagonisme entre droit coutumier et droit français. La femme sans papiers ne peut toucher les allocations sans papiers, donc c’est le mari, titulaire d’une carte de séjour qui les touche. Cependant, au regard du droit coutumier, les enfants appartiennent à la femme exclusivement. En homme businenge respectueux des règles, il reverse intégralement l’argent à la mère de ses enfants.

Mais cela n’est pas le cas de figure le plus fréquent. Certaines femmes se plaignent du fait que leurs maris ne leur rétrocèdent guère l’argent des allocations, et parfois les accusent d’aller avec d’autres maîtresses dépenser cet argent, allant même parfois jusqu’à les entretenir. Encore faut-il qu’ils soient en situation régulière pour cela. Dans d’autres cas, des femmes semblent satisfaites d’une mesure qui semble aller à l’encontre de leurs intérêts financiers. En fait, cela ne peut s’analyser qu’en termes de pouvoir. Les recommandations des conseillers de la CAF recommandent aux femmes se trouvant en situation d’être flouées d’assigner en justice les pères négligents afin de les obliger à payer les pensions alimentaires de leurs enfants…

Voilà un principe qui illustre de façon encore plus claire le choc entre droit coutumier et droit français, vu sous l’angle des relations traditionnelles entre hommes et femmes. 

Reprenons tout d’abord la question des « papiers ». Je le répète, pour ce qui est des femmes, cette question se tient à l’intersection des deux systèmes que constituent le droit coutumier et le droit français. Effectuer les démarches requises pour procurer des papiers à sa femme est une des manières dont dispose aujourd’hui un homme pour lui prouver son attachement et s’assurer de ses faveurs. Certaines femmes peuvent en jouer. On dit qu’elles se marient « pour les papiers ». D’une manière générale, en situation illégale d’immigration elles attendent bien de leurs époux et autres concubins respectifs qu’ils assument pleinement leur rôle traditionnel en mettant tout en œuvre pour leur procurer ces papiers. Mais comme, grâce à ces derniers, elles peuvent ensuite acquérir une certaine autonomie financière –par l’entremise de la CAF– elles ne sont pas étonnées de constater assez souvent que les maris oublient la question ou en remettent toujours le traitement au lendemain. Ces hommes « négligents » connaissent en général l’intérêt qu’ils ont à maintenir les femmes dans un droit coutumier qui est aujourd’hui plus favorable aux hommes que le droit français. Car leur insertion dans le monde des Bakra (Blancs et Créoles), en ce début de XXIe siècle, modifie sensiblement la donne : le droit coutumier ne peut plus s’exercer avec la même rigidité ni les mêmes contraintes que sur le fleuve où, par exemple, avoir plusieurs femmes était une pratique exigeante en matière de travail et d’argent. À la ville, ces hommes sont « jobeurs », chômeurs ou dépendant du RSA plus souvent qu’agriculteurs, plus guère en mesure d’assurer l’entretien d’une famille, a fortiori de plusieurs. Garder la main sur le statut des femmes reste l’un de leurs derniers privilèges.

Pourtant, malgré le fait que beaucoup de femmes s’imaginent incapables d’entreprendre par elles-mêmes les démarches nécessaires à la régularisation de leur situation, la montée d’une génération scolarisée est en train de bousculer les habitudes : telle fille de 18 ans va aider sa mère à obtenir les papiers d’identité dont elle a besoin pour établir ses droits sur un logement dont le père – qui habitait ailleurs – ne voulait plus entendre parler pour n’avoir pas à en payer les taxes ; telle mère a demandé à sa fille de seize ans de prendre tous les renseignements pour l’aider à régulariser sa situation en effectuant des démarches que son mari « oublie » de faire...

 

Est-ce à dire que le passage au droit français est en train de s’opérer dans les pratiques actuelles ? Rien n’est moins sûr que cette idée du tout ou rien. Plusieurs indices tendent au contraire à montrer que, pour l’instant, se font plutôt jour des formes hybrides. Par rapport à la polygamie, par exemple, si les femmes y restent profondément hostiles en tant que principe, dans la pratique le fait est souvent accepté comme une contrainte à laquelle il est difficile d’échapper « pour un homme businenge, c’est obligatoire d’avoir au moins deux femmes ». D’une certaine manière, c’était déjà vrai dans le cadre traditionnel où la plupart des premières épouses auraient préféré éviter la fatale évolution du couple monogamique vers la polygamie. Ce qui change de nos jours, c’est la diversité des situations que connaissent les femmes. Parmi les facteurs déterminants interviennent l’âge et le niveau de scolarisation, mais aussi l’itinéraire précédemment parcouru et l’exemple des autres.

708.jpgPour (ne pas) conclure

 

Peut-on dire que le passage au droit français est en train de s’opérer dans les pratiques actuelles ? Rien n’est moins sûr que cette idée du tout ou rien.

Plusieurs indices tendent au contraire à montrer que, pour l’instant, apparaissent plutôt des formes hybrides.

- Par rapport à la polygamie, par exemple, si des femmes y sont profondément hostiles en tant que principe, dans la pratique le fait est souvent accepté comme une contrainte à laquelle il est difficile d’échapper.

- Par rapport à la scolarisation. Il est évident que la maîtrise de la langue française est un viatique important dans les relations avec l’administration et qu’une large partie de l’avenir de ces femmes en dépend : outre les démarches concernant les papiers d’identité, c’est tout le dispositif des droits sociaux qu’il est bon de connaître. Les plus jeunes aident aujourd’hui leurs parents et plus souvent encore leurs mères, ce qui disqualifie quelque peu les maris négligents…

- Par rapport au système coutumier, ce qui se joue aujourd’hui sur la bande littorale ou dans les villes n’est ni stabilisé, ni formalisé : la transition s’accommode de bien des manières de faire.

 

Entre alternative à la dépendance économique des femmes et bousculade du fonctionnement coutumier, comment pourront réagir les hommes, trop souvent condamnés à être chômeurs ou RMIstes, dans une Guyane où le développement économique est inversement proportionnel à l’offre sociale ?

 

 

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09/03/2017
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