Un témoin en Guyane

Un témoin en Guyane

« REGARD SUR L'ORPAILLAGE », une conférence de Joël Roy

20/02/2016

 

En appui de son dernier roman «L'or des criques, Monsieur Wagner»

578.jpgJeudi 28 janvier 2016

Les jeudis du Patrimoine

CIAP de Saint-Laurent du Maroni

 

 

Prédation environnementale, prédation humaine, l’orpaillage est chez nous, en Guyane, un sujet sensible, ô combien…

 

Mais pas seulement. Il s’agit d’une véritable mise sous influence dont les causes sont diverses selon les individus, entre survie pour les plus pauvres et appât grandissant du gain pour les plus riches.

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1.a.  Les origines d’une utopie : des aspects culturels

 



L’or est ailleurs, par essence.

Pour ceux qui le cherchent, l’or n’est pas sous leurs yeux, il est ailleurs.

Il est ailleurs, mais il existe. Il n’y a qu’à voir le nombre de misérables qui le traquent tout comme le nombre de nantis qui l’arborent.

Cet « ailleurs », où est censé se trouver l’or, s’appelle le pays d’utopie.

 

Florida, Eau-claire, Vilaflor… L’on pourrait se sentir transporté, avec tous ces noms qui chantent l’exotisme et l’ensoleillement, en des lieux rêvés, fantasmés, « utopiques » ; et ils le sont, par référence à un premier degré de sens, à l’étymologie du terme utopie. Il fut inventé en 1516 par Thomas More dans son livre Utopia. Construit à partir de la langue grecque, le préfixe ou, de sens privatif (signifiant non et noté à la latine, au moyen de la seule lettre u prononcée ou) et topos, le lieu. Le mot pouvait signifier donc « qui n’est en aucun lieu ». Bien sûr, en extrapolant (mais y a-t-il progrès sans projection ni extrapolation ?), il devient possible de lui faire signifier « qui n’est pas dans ce lieu » (celui où l’on se trouve) ou même, en allant plus loin : « qui se trouve en un autre lieu ». D’autres, et non des moindres, d’ailleurs, se sont essayés à l’exercice, s’inscrivant ainsi en faux contre l’acception d’impossibilité que l’on a trop souvent associée au terme d’utopie. Rappelons-nous la réflexion de Théodore Monod : « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ». Ce scientifique baroudeur et grand humaniste, assoiffé d’interrogations sur le sens de la vie, préférait avouer qu’il « ne savait pas » car il trouvait cela plus honnête, disait-il, ajoutant qu’il n’était pas interdit d’espérer… Il était encore, peu de temps avant sa mort en 2000 à l’âge de 98 ans, en train de parcourir le désert.

L’utopie, le lieu où l’on n’est pas encore, existe-t-il vraiment ? Victor Hugo le pensait, également, et je cite Les Misérables : « Et rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui, chair et os demain ».

 

Selon de récentes estimations, de dix à quinze mille Brésiliens seraient actuellement en Guyane à la recherche d’un genre d’utopie qui se nommerait El Dorado. Mon propos, dans ce livre, n’est en aucune façon de défendre ou d’excuser les atteintes à l’environnement amazonien et aux populations autochtones qui y vivent, victimes sans recours de ces dégradations. Il veut être une tentative d’élucidation des raisons d’un phénomène migratoire majeur et des conséquences désastreuses qu’il occasionne. Qu’est-ce donc qui pousse ces milliers d’hommes – et de femmes qui les rejoignent – à quitter leur pays, l’endroit où ils sont nés, leur famille parfois, pour gagner ce lieu mythique, où « ils ne sont pas » ? L’attrait de la richesse facile ? Peut-être, au moment où ils partent. Mais très vite, le lieu où ils ne sont pas devenant le lieu où ils sont désormais, perd son attrait, et ils finissent par se rendre compte qu’ils se sont trompés d’utopie. Quelques-uns parviennent à rentrer au pays avec un modeste pécule mais beaucoup meurent.

 

J’ouvre une parenthèse : de quoi meurent-ils ?

  • De la violence intracommunautaire sur les placers (pour quelques grammes d’or que l’on cherchera à dérober à son voisin, pour une femme que l’on convoite sous l’effet de l’alcool ou d’un caillou de crack, etc. les causes sont multiples) ;

  • D’accidents au travail, les conditions de sécurité n’étant pas respectées ;

  • De maladies, vectorielles ou sexuellement transmissibles : la dengue, la malaria, etc. Tout récemment, le béri-béri, qui semblait éradiqué, a fait sa réapparition en Guyane, sur les placers, justement.

Seul un très petit nombre choisit (mais est-ce vraiment un choix ?) de ne pas retourner et de s’ancrer dans un environnement à risque, la forêt et ses dangers, les maladies que je viens d’évoquer, la brutalité de certains pairs prêts à utiliser le sabre de brousse ou l’arme à feu pour s’approprier quelques grammes d’or mis de côté, sans oublier les opérations des forces armées et des gendarmes… Dans cet environnement qui n’appartient plus qu’à eux-mêmes, du moins le croient-ils, ils ont creusé leur propre espace de liberté, ce qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de goûter dans leur favela sordide et tout aussi violente que le placer. Ceux-là ne rentreront jamais. Jusqu’à présent, ils s’étaient toujours trompés d’utopie, cherchant « le lieu où ils n’étaient pas ». Ils ont considéré leur rêve et l’ont remodelé. Ils se trouvent désormais au centre de celui-ci.

 

En continuant nos investigations historiques, nous découvrons que Richard Wagner, en son temps, était lui aussi à la recherche du lieu fantasmé, dont l’épicentre aurait été le pouvoir, proposé comme substitut du bonheur. Son opéra l’Or du Rhin en est la démonstration. Charles Baudelaire, d’ailleurs, ne s’y est pas trompé, puisqu’il considère, plus raisonnablement, pourrait-on dire, la musique de Wagner comme un flux conduisant à un ailleurs trop vaste pour être empli par une seule jouissance. Il lui écrit, le 17 février 1860 : « le caractère qui m’a principalement frappé, ç’a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand. J’ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité […] des grandes passions de l’homme. On se sent tout de suite enlevé et subjugué. […] Il y a partout quelque chose d’enlevé et d’enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque chose d’excessif et de superlatif ».

Lorsqu’il écrit cela, dans le premier tome de sa Correspondance parue chez Gallimard en 1973 : « le caractère qui m’a principalement frappé, ç’a été la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand », cela ne peut-il pas s’appliquer à la forêt, la grande forêt amazonienne ?... à l’immensité des fleuves, des grands espaces amazoniens ?

Il se trouve, dans ce qu’il écrit, quelque chose d’infiniment et irrépressiblement sensuel, conduisant à l’ivresse à laquelle le jeune héros brésilien de mon roman succombera, avec plus ou moins de bonheur. Les magistrales envolées orchestrales du compositeur figurent, si l’on y songe bien, l’illustration des incoercibles pulsions de ces milliers d’hommes blessant la forêt jour après jour, à la recherche d’un bonheur qui ne se trouverait pas, en l’occurrence, dans l’acquisition du pouvoir mais de la richesse. Désir de pouvoir ? Désir de richesse ? Dans les deux cas, l’or ne sert qu’à cristalliser la chimère et la détermination des créatures, qu’elles soient des dieux ou bien des hommes.

 

Dans l’opéra de Wagner, l’or n’est au fond qu’un emblème qui légitimise le pouvoir placé entre les mains de ceux qui possèdent cet emblème. Pour les milliers d’orpailleurs qui éventrent la forêt jour après jour, l’or n’est pas un emblème mais un média conduisant au  pouvoir, le pouvoir de se « faire » une nouvelle vie, de se sortir et de sortir leur famille d’une vie d’esclave que l’on peut, en forçant les comparaisons, comparer au peuple des Nibelungen de Wagner, qui vivent et travaillent sous terre, dans l’effort implacable d’une vie cachée à ceux qui vivent en surface et profitent d’une vie lumineuse.

Par contre, pour ceux qui possèdent la richesse,  l’accès au pouvoir devient toujours plus aisé, cette possession apportant le moyen de s’enrichir encore plus, augmentant toujours plus la masse de cet or emblématique possédé.

 

 1.b. Les origines d’une utopie : des aspects historiques

 

Selon les bilans publiés par la préfecture de Guyane, l’année 2014 aurait été marquée par un net fléchissement de l’activité illégale d’orpaillage sur le pays.

Cela serait dû à l’implication renforcée des opérations Harpie. Nous allons voir ça. Mais avant d’examiner les données transmises par les bilans officiels, Nous devons sûrement nous interroger sur la prédominance de la recherche d’or par rapport à celle de tout autre métal.

 

De fait, jusqu’au XVIIIè siècle, Les monnaies étaient frappées en divers métaux dont les plus courants étaient l’or et l’argent. Ces monnaies correspondaient à la richesse effective, réelle, du suzerain, prince ou monarque qui les faisaient frapper.

L'adoption de l'étalon-or s'est faite progressivement, et les historiens ne sont pas d’accord sur la date d'adoption du premier « vrai » système. La plus ancienne mention en est anglaise et date de 1717. Mais jusqu’au milieu du XIXè siècle, vers les années 1840, les différents modes d’échange issus du passé vont perdurer, cohabitant parfois entre « espèces sonnantes » et monnaie virtuelle, comme, par exemple en France, le papier-monnaie imaginé par John Law pendant la régence de Philippe d’Orléans ou les fameux assignats de la Révolution.

 

En 1844, Londres déclare que les billets de la Banque d'Angleterre sont dans le pays la seule monnaie légale et doivent être garantis en or. Cette solution profitera du boom minier de l'ouest américain, qui rend beaucoup plus abondants les métaux précieux, d’autant plus que la loi de 1848 impose au Département du Trésor un étalon strict. Mais le taux de conversion or-argent surévalue l'argent par rapport à la forte demande d'or nécessaire au commerce extérieur. L'argent afflue et l'or fuit le pays, ce qui rend la prospection nécessaire et déclenche la ruée vers l'or de Californie.

La Guyane ne sera pas en reste puisqu’elle connaîtra sa première ruée vers l’or peu de temps seulement après la seconde abolition de l’esclavage, dans les années 1860.

 

Peu à peu, les systèmes opèrent une tendance à l’uniformisation, optant le plus souvent pour une convertibilité équilibrée entre les billets et l’or, considéré comme étalon.

Cette situation va rapidement trouver son terme lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale en 1914. Le Royaume-Uni se trouve rapidement contraint d'abandonner la convertibilité des billets. À la fin de la guerre, les états se trouvent confrontés à une situation qu’ils n’avaient, ni les uns ni les autres, envisagée. Les besoins gigantesques en matériel militaire ont provoqué l'inflation. Tous les pays choisissent alors d'imprimer plus de monnaie qu'ils ne possèdent de contrepartie en or, comptant sur les réparations de guerre une fois la victoire acquise. Mais le Traité de Versailles impose à l’Allemagne et à ses alliés défaits des réparations de guerre, dont la France espère qu’elles lui permettront de reconstruire son économie dévastée par le conflit. L’Allemagne, contrainte de remettre la plus grande partie de son or au titre des réparations, opte alors pour la monnaie papier.

En France, l'étalon-or est rétabli en 1928 par Raymond Poincaré suite à une dévaluation des quatre cinquièmes de la valeur du franc d'avant 1914.

A la sortie de la 2nde Guerre Mondiale, tous les pays s’accordent pour affirmer que la reconstruction devra immanquablement passer par une stabilité monétaire. Mais il se trouve qu’à cette époque, seule la première puissance économique et financière au monde, les États-Unis, peut garantir la mise en place d’un tel système. En 1944, la signature des accords de Bretton Woods permet la création du premier véritable Système Monétaire International (SMI). Ce système n’est plus fondé sur l’étalon-or mais sur le système de l’étalon-change-or, dans lequel le dollar américain détient une place centrale : toutes les devises sont convertibles en dollars et seul le dollar est convertible en or.

 Ainsi, les pays hors États-Unis devront alors rapidement aligner leur monnaie sur le dollar pour conserver leur parité.

Ces accords ont donné naissance à la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, ou BIRD, aujourd’hui l’une des composantes de la Banque mondiale, et le Fonds monétaire international, ou FMI.

 

Pourquoi évoquer tout cela ?

Tout simplement pour tenter d’expliquer les raisons de l’attractivité toujours grandissante des activités d’orpaillage, légal ou illégal. La lutte contre les atteintes graves à l’environnement et la mise en danger des populations autochtones doit prendre en compte ces facteurs-là :

  • L'or a donc une valeur économique très importante puisqu'il sert de valeur-référence au niveau mondial, même si l’US $ est le filtre-étalon.

  • En 2004, plus de 50 % du stock d'or mondial (153 000 tonnes) est utilisé en bijouterie.

  • Le cours de l'or a augmenté depuis les années 70, surtout suite aux menaces d'inflation. L'or est en effet une valeur refuge pour certains investisseurs face aux inquiétudes des attaques terroristes et des risques d'effondrement des marchés financiers qui pourraient s'ensuivre. Par ailleurs, les marchés de la Chine et de l'Inde, en pleine expansion actuellement, créent une demande considérable pour ce métal.

  • En 2006,un gramme valait environ 15 €. Dix ans après, il en vaut le double (32 €), après avoir grimpé ces années passées jusqu’à presque 50 €, selon les fluctuations boursières.

Nous le voyons, la rentabilité de l'exploitation de l'or est donc fortement liée aux aléas de la bourse mondiale. Tant que les cours de l’or ne baisseront pas, tant que la demande ne faiblira pas, il sera malheureusement illusoire de penser lutter efficacement contre l’orpaillage.

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2.a. une lutte problématique : Harpie vs garimpeiros

 

Un premier constat s’impose d’emblée : les quantités d’or saisi aux orpailleurs non titulaires d’un permis d’extraction sont dérisoires voire insignifiantes au regard de la masse d’or extrait.

-       La production illégale annuelle est estimée entre 10 et 15 tonnes, mais ramené au nombre de garimpeiros (10 à 15 000) cela fait une moyenne de l’ordre de 1 kg par an et par personne ;

-       Les quantités saisies vont de quelques grammes à 1,5 kg. Exemples :

-       21 janvier 2015 : 1 450 grammes saisis sur 3 personnes, « une saisie record », selon FrG.

-       23 novembre 2015 : 854 grammes saisis sur 3 personnes qui rentraient au Brésil,

-       décembre 2012, crique Muchunga : saisie de 11 g d’or pour 9 orpailleurs interpellés.

-       novembre 2013 : suite à une opération Harpie, 35 carbets sont détruits, 70 g d’or sont saisis…

-       année 2010 : saisie de 11 kg d’or,

-       année 2011 : saisie de 12 kg d’or,

-       année 2012 : saisie de 8 kg d’or…

Un second constat s’impose également : la Préfecture de Guyane, qui dresse un bilan Harpie depuis 2012 (alors que le plan Harpie a été mis en place en 2008 !) ne communique jamais sur les quantités d’or saisi… mais seulement sur le nombre de carbets détruits sur les sites, les quantités de nourriture détruite, éventuellement la somme de pirogues ou de quad arraisonnés, le nombre d’orpailleurs fichés

C’est uniquement par le canal des médias que l’on peut recevoir ces informations qui, saupoudrées sur l’année, ne pourront qu’être parcellaires. Impossible, donc, d’avoir une idée précise de l’impact d’Harpie sur les quantités d’or saisi.

 

Malgré un manque de transparence certain, la Préfecture affirme qu’en 2015 l’intensification et les renforts en hommes et en matériel ait commencé à porter des fruits : nous serions passés de plus de 500 sites illégaux en 2014 à quelques 280 fin 2015.

Comment expliquer que la quantité d’or saisi reste toujours si minime ?

 

Selon le WWF, « Les quantités d’or saisies sur site sont toujours faibles car l’or est facile à cacher (20 g, soit 700 €, tiennent dans 1 ml) et les garimpeiros ont tout intérêt à le faire, car l’or se conserve parfaitement. Pour saisir de l’or, il faut que l’effet de surprise soit suffisamment important pour que les orpailleurs n’aient pas le temps de le cacher.

 « Pour mieux saisir la production d’or, il faut davantage s’intéresser aux transits qu’aux sites de production eux-mêmes. D’ailleurs, en 2010, les douanes avaient saisi une plus grande quantité d’or illégal que les opérations Harpie… Le problème, c’est que dès que les garimpeiros transportent des quantités significatives d’or, ils font particulièrement attention à être discrets, ils sont prêts à tout cacher en cas de rencontre avec une patrouille… ou à avoir recours  à la violence.

Ainsi, concentrer les opérations sur les exfiltrations d’or serait sûrement préjudiciable aux orpailleurs clandestins, mais demanderait beaucoup de moyens, au détriment des opérations de lutte sur les sites ».

 

2.b. une lutte problématique, un toilettage nécessaire : l’orpaillage dit légal

 

Trois types d'opérateurs miniers sont présents en Guyane :

- les artisans, dénommés aussi orpailleurs ;

- les petites et moyennes entreprises (PME) ;

- les filiales de grandes sociétés multinationales.

Leurs compétences et moyens financiers respectifs justifient qu'ils ne s'intéressent pas aux mêmes types de gisements aurifères et exercent souvent leurs activités en complémentarité. Ceci n'exclut cependant pas les tensions et les difficultés liées à leur coexistence sur le territoire.

   - Les artisans-mineurs ou orpailleurs

Les artisans-mineurs ont eu une part prépondérante dans la recherche et l'exploitation de l'or en Guyane et la mémoire de cette intense activité d'orpaillage est restée vive dans l'histoire du territoire. Aujourd'hui, cette activité a profondément évolué et s'est structurée.

Les artisans-mineurs (légaux) seraient au nombre d'une centaine et produiraient, selon les années, 20 à 25 % de la production déclarée d'or.

   -  Les petites et moyennes entreprises

L'essentiel de la production d'or (75 à 80 %) est due principalement à l'activité des PME qui exploitent des gisements éluvionnaires et alluvionnaires.

Les principales PME sont au nombre de 9 et emploient 30 à 50 personnes par site exploité.

   -  Les filiales des grandes sociétés multinationales

L'objectif des grandes sociétés internationales est la mise en production de gisements d'or primaire.

 

À l'issue de l'inventaire établi en son temps par le Bureau des recherches géologiques et minières (BRGM), d'importantes sociétés minières ont manifesté un intérêt croissant pour la Guyane. Elles participent dorénavant aux recherches et au développement des sites préalablement reconnus. Le stade de la production n'a, pour le moment, pas encore été atteint…

Sont actuellement présentes en Guyane les sociétés suivantes :

- ASARCO (Etats-Unis), avec sa filiale ARSACO Guyane française Sarl ;

- Golden Sta  (Etats-Unis), avec ses filiales françaises Guyanor Ressources SA et SOTRAPMAG ;

- KWG (Canada).

- Colombus Gold Corp. (Canada) et son associé (filiale ?) Auplata.

- et d’autres…

 

En outre, plusieurs autres sociétés, dont la COGEMA (France) et WMC (Australie) ont récemment marqué un intérêt pour l'exploitation de l'or guyanais.

 

De « petits arrangements entre amis » : le lobbying

Chacun se  rappelle certains combats menés par le passé (IamGold et la montagne de Kaw, Rexma à Saül), qui montrent bien la nature prédatrice de telles entreprises.

Pour faire référence à des faits plus récents, rappelons que, lors de sa récente visite en Guyane en août dernier, Emmanuel Macron s’est déclaré très favorable au projet canadien de Colombus Gold sur le site Montagne d’Or, à Paul Isnard, 80 km au sud de Saint-Laurent du Maroni. La 583.jpgColombus Gold corp. a obtenu la concession Montagne d’Or en 2011, commencé ses explorations en 2012 et mène depuis avril dernier un lobbying intense auprès des élus.

 

Le site d’exploration consisterait à un trou béant dans la montagne, une mine à ciel ouvert longue de 2,5 km, large de 600 m et profonde de 200 m.

 

 

Selon que vous serez puissant ou misérable…

Que diriez-vous d’un homme mis en examen pour exploitation minière illégale, blanchiment d’argent, c’est à dire le produit de l’exploitation illégale, exécution d’un travail dissimulé, blanchiment de fraude fiscale sur deux exercices, abus de biens sociaux concernant la société dont il est le gérant » ?

 

Ce Monsieur, qui aurait admis, entre autres, avoir rémunéré des employés en or, donc sans traces fiscales, sous le prétexte, a-t-il déclaré, que « c’est culturel », siège actuellement à la CTG et participe aux travaux de la commission environnement. Un comble !

 

D’aucuns pourraient me rétorquer que la présomption d’innocence s’applique ici. Certes. Il a reconnu tout de même les gratifications en or et non déclarées versées à des employés. « Mais c’est culturel ! » aurait-il déclaré pour s’expliquer. Depuis quand est-il culturel de transgresser la Loi ?

 

Même si la présomption d’innocence s’applique pour les autres chefs de mise en examen, ceux de travail dissimulé et de blanchiment sont avérés. Il n’est donc pas interdit d’être vigilant

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Garimpeiros (et garimpeiras…)

 

Le terme « Garimpeiros » désigne ceux qui travaillent au garimpo, à savoir un site d’extraction.

Les Garimpeiros sont le plus souvent issus des populations pauvres du Nordeste du Brésil (les favelas de Belém, de Macapá ou autres villes d’une part, d’autre part et sans doute en majorité de la population des caboclos.

Ils se rendent sur les sites de Guyane soit de leur propre chef pour échapper à la pauvreté récurrente, soit sont recrutés par des filières aux mains de chefs de réseaux, souvent non identifiables ou bénéficiant d’une quasi-totale impunité.

 

Pour mieux comprendre à quelle sorte de gens les gendarmes se mesurent, examinons la caractéristique cabocla.

 

Les Caboclos sont une catégorie démographiquement dominante, ravalée à un rang sociologiquement subalterne. Ils sont les descendants des métis d’Indiens et de Portugais, principalement les paysans pauvres du Nordeste qui se sont enfoncés en remontant le bassin amazonien de Belém à Manaus pour devenir seringueiros.

Ce terme, caboclo, est employé depuis au moins deux siècles. Il est alors strictement lié à la transmutation des Amérindiens par le métissage et l'acculturation, et donc à leur éventuelle place dans la formation d'une nation brésilienne qui se cherche (rappel : indépendance du Brésil en 1820). Il est frappant de constater le déséquilibre idéologique constant qui mène à toujours considérer le Caboclo sous l'angle de la transformation de l'Amérindien, et jamais sous celui de la transformation de l'Européen, alors que, objectivement, il est le produit des deux.

Dans les années 1950, l'Amazonie présente le même panorama qu'un siècle plus tôt : foule anonyme de métis sans identité apparente et à qui personne ne prête attention et Indiens sauvages (bravos), qui sont autant d’obstacles au progrès. Cette image alimente toute sorte de rêves fantasmatiques. Comme au XIXè siècle, force est de constater que les Indiens dits « civilisés » et les métis forment l'essentiel de la population de l'Amazonie explorée. Ils constituent la main-d'œuvre quotidiennement employée (et exploitée) dans la région.

 

Il faut attendre les travaux de Lévi-Strauss ou ceux de Galvão (1955), qui vont s'intéresser autant aux Caboclos qu'aux Amérindiens, pour entrevoir l'échec de la colonisation en Amazonie, l'existence de communautés culturellement syncrétiques et la persistance du choc entre la « société brésilienne » et les sociétés amérindiennes.

Dans leurs travaux, Françoise et Pierre Grenand (1990) posent la double articulation sociétés amérindiennes / monde caboclo, monde caboclo / société nationale. Doit-on comprendre que les Caboclos seraient le chaînon intermédiaire, en termes d’assimilation, entre les sociétés amérindiennes et la « société nationale », donnée comme composée des « vrais Brésiliens » ? Nous pensons que ce n’est pas si simple.

 

Il apparaît que l'identité cabocla se serait forgée dans un processus de va-et-vient entre accommodation et adaptation au milieu amazonien. Ce que l’on peut dire, surtout, c’est que sans l'immensité amazonienne, la population cabocla aurait certainement sombré dans une dépendance quasi féodale, telle que nous avons pu l’observer chez les paysans du Nordeste, comme l’écrit Delaunay en 1988.

 

Le Caboclo est mobile ; il ne peut être assigné à un lieu précis, puisque tout point humanisé de l'espace amazonien est sien. Il a capacité à pratiquer, sur le temps long, une grande variété d'activités.

Son originalité ne réside donc pas tant dans un équilibre avec le milieu que dans le déséquilibre permanent de la société, qui fait d'eux des gens toujours aptes ou en tout cas prêts à une quelconque exploitation du milieu. Même lorsqu'on les croit spécialistes d'un type d'activité, leur souplesse native les amène à toujours le considérer comme provisoire, et donc à n'en privilégier aucun.

 

De toute façon, la vraie vie est en forêt...

 

La grande flexibilité des Caboclos face au travail salarié fait de nombre d'entre eux de bons connaisseurs des régions immenses de l'Amazonie. Mais ces connaissances restent la plupart du temps opportunistes car ils choisiront sans état d’âme de quitter un « emploi » pour un autre mieux rémunéré.

 

C’est donc ici que je vais pouvoir « faire un pont » entre cette réalité changeante et multiforme et l’utopie dont je vous parlais au début de mon propos. Car c’est bien cet opportunisme qui pousse le Caboclo, après avoir seulement ingurgité un plat de couac, à tracer dans la forêt pour rejoindre un site d’orpaillage. Le fantasme de la pépite qui le rendra riche et qui lui permettra d’envoyer ses enfants à l’école le pousse en avant au travers d’une forêt qu’il connaît comme sa poche.

 

Que lui importe qu’il se trouve au Brésil ou en Guyane ? Le caboclo est endémique de la forêt.

Il représente un groupe humain à part mais composé de 25 à 30 millions d’individus, tout de même. Il est acteur et victime en même temps d’une vie en dent de scie, pour laquelle sa force, sa résistance et son fatalisme sont ses chances de survie. Son destin, dans lequel Dieu ne peut intervenir, est la résultante de cette adaptação à la forêt qui l’a façonné. C’est en cela qu’il est un endémique.

 

Je vais à présent, en guise de conclusion, poser quelques questions, auxquelles je n’ai pas obligatoirement de solutions :

   -  Comment imaginer qu’une reconduite à la frontière aura quelque effet sur lui ? 630 km de frontière commune (et poreuse) entre Brésil et Guyane ne pourront guère l’empêcher de revenir ;

   -  Sera-t-il accablé par la saisie de son or ? Nous avons vu le peu de quantité saisie, qui, en aucun cas, ne pourra avoir d’effet dissuasif. D’autre part, nous savons que les placers sont équipés de radios qui leur permettent de se prévenir les uns les autres d’une imminente attaque de « la harpie des Français ».

   -  Qu’imaginer pour dissuader ces garimpeiros de continuer dans ce qui, dans une acception occidentale, pourrait s’apparenter à une fuite en avant ? Lorsque l’on sait que certains choisissent de ne pas quitter la forêt et de continuer leur quête jusqu’à un âge avancé (70 ans s’ils résistent)…

Pépites.jpgCes situations problématiques sont évoquées dans mon roman et peuvent donner quelques indications de connaissance et de compréhension des raisons qui poussent de pauvres gars (et de pauvres filles) à se rendre sur le garimpo. Car je n’ai pas traité dans cet exposé le problème de ces filles et de ces femmes que l’on nomme pudiquement « les cuisinières » et dont nous savons pertinemment qu’elles ont deux métiers : cuisinières et cantinières le jour, travailleuses sexuelles la nuit. C’est assez dire, au vu trop souvent du manque d’hygiène sur les placers, la prévalence des maladies infectieuses et sexuelles.

 

Je n’ai pas non plus évoqué les dégâts humains et environnementaux dus à la dispersion de mercure ni ce que pourraient être ceux occasionnés par le cyanure. Mais j’ai déjà longuement traité ces sujets, en suivant l’actualité, sur mon blog « un témoin en Guyane » dont les coordonnées vont apparaître sur la dernière diapo. De plus, d’autres que moi en ont souvent et  longuement parlé. Je vais m’en tenir là, sous peine d’être trop long.

 

Je vous remercie de votre attention.

 

 Plus d'informations sur l'orpaillage par Le Témoin en Guyane :

cliquez en haut de page l'onglet De l'or et des dégâts sous la bannière.

 

Consultez ici  les livres dont le Témoin en Guyane est l'auteur !


22/02/2016
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