AU BRÉSIL, C'EST LA CRISE (1) - Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

AU BRÉSIL, C'EST LA CRISE (1)

19/06/2013

À un an de la coupe du monde : l'étincelle

Source : l'excellent site de Benjamin Borghesio

http://www.borghesio.fr/archives/2013/06/17/27443677.html

 

 Puisqu'il faut bien savoir où l'on va mettre les pieds si l'on souhaite aller s'entasser dans un stade à l'autre bout du monde...

 

Dérive autoritaire ? Isolement qui empêche la Présidente de prendre le pouls de la société ? Les manifestations sociales se multiplient et l'autisme des pouvoirs fédéral et locaux (États comme Municipalités) a de quoi inquiéter.

87631759_o.jpg

Cette coupe du Monde à venir - précédée de la Coupe des Confédérations - est le révélateur de tensions grandissantes et les pouvoirs locaux ( le Brésil est un pays très décentralisé) comme l'état fédéral n'ont pas pris la mesure du mécontentement social.

Les milliards de dollars pas forcément appliqués là où ils sont nécessaires s'accompagnent d'expropriations pas toujours soft pour faire place nette aux compétitions : on a éradiqué des favelas qui sont certes des implantations illégales, mais qui répondent à un besoin crucial de logements à une distance raisonnable du lieu de travail (presque toujours, les propositions alternatives sont des logements soit trop chers, soit trop loin pour être acceptables, cas de Rio où on veut "déporter" des milliers de moradores à Niteroi, ce qui leur ferait au bas mot cinq heures de trajet par jour dans des bus chers, dangereux, bondés et inconfortables).

1.jpg

 

 

Le niveau d'instruction de la population ayant augmenté, o deus futebol n'a plus le même pouvoir magique qu'il y a vingt ans et les gens réagissent.

L'expropriation « vigoureuse » (litote) de la Maison de l'Indien qui jouxte le stade Maracana et qui est une institution depuis le XIX° siècle a choqué du fait de son aspect symbolique (lire notre article du 01/04/2013).

 

Il faut dire que depuis deux ou trois ans, la croissance est en berne (+1.2% cette année) : le Brésil est encore (trop) dépendant de ses exportations de matières premières et la crise mondiale a pour conséquence une baisse de la demande (minerai de fer, soja, éthanol, etc.). Ajoutons à cela une remontée de l'inflation qui commence à être préoccupante (officiellement, 6 à 7% par an mais chacun s'accorde à dire que les statistiques ne reflètent pas la réalité).

1-copie-1.jpgDans un premier temps, les amortisseurs habituels que possède un pays qui n'a pas abdiqué de sa souveraineté (comme la France) ont fonctionné: le pouvoir a pu maintenir des hausses de salaire en usant de l'arme de la dévaluation compétitive (un employé modeste se moque de savoir que voyager à l'étranger lui coûterait plus cher: il ne sort pas des limites de son état). Le cours du Réal est ainsi passé de 2,4 pour un euro à 2,86 à ce jour (projections: 3 à moyen terme) et tout allait bien surtout qu'un protectionnisme raisonné lui permettait de conserver son industrie... encore une arme que nous avons abandonnée!

Le Brésil est arrivé au bout de cette logique, sauf à créer des déséquilibres trop importants. Déjà, on craint l'explosion d'une bulle immobilière (les programmes de construction s'éternisent malgré la remarquable agressivité des promoteurs), l'accession à la propriété pour les gens modestes (programme fédéral) marque le pas et surtout, le pays ne s'est pas encore lancé dans les trois principaux défis qui l'attendent :

1-copie-2.jpg

 

 

 

 

 

1. Venir à bout du « cauchemar bureaucratique » qui est un frein à toute action et qui génère énormément de corruption : la tentation est grande de sauter des étapes quand elles sont innombrables et ardues. La révolte gronde ces jours-ci contre la corruption, cancer de la société.

 

2-copie-1.jpg2. Créer un système éducatif public performant. Lula a réalisé le quantitatif en mettant tous les enfants dans des écoles. Il reste à réaliser le qualitatif : les professeurs sont le plus souvent payés une misère pour des semaines de 40 heures de cours dispensées à des classes surchargées, ils doivent parfois amener leur ventilateur personnel non pas par confort, mais simplement pour qu'élèves comme enseignants puissent « survivre ». Dans certaines villes, la « journée » de travail d'un écolier est réduite à quatre leçons de moins d'une heure, chaque local étant attribué à trois, voire quatre classes qui se succèdent.

 

3.jpg3. Rattraper le retard énorme en infrastructures. Le réseau routier est calamiteux, il n'y a quasiment pas de trains (le TGV Rio - São-Paulo est encore repoussé aux calendes grecques alors que sa mise en fonctionnement diminuerait de 25% le trafic aérien global... Trafic chaque année plus difficile à mettre en ?uvre (hausse de 115% en dix ans, accroissement des infrastructures de seulement 40%, et pourtant les taxes aériennes sont conséquentes). On n'imagine pas à quel point l'économie d'un sous-continent est handicapée lorsque tous les transports de fret sont réalisés en camions sur des routes dangereuses et hors d'âge, même pas sûres (les braquages de véhicules sont légion).

Cette liste est loin d'être exhaustive. Signalons toutefois que le SUS, système public de santé, encore très rustique selon nos critères, progresse à pas de géant ; mais il part de si bas que le peuple manifeste là encore son mécontentement devant la médecine à plusieurs vitesses.

 

La vieille Europe, suréquipée selon les standards internationaux, dépense 2.3% de son PIB pour réaliser ou conforter des infrastructures. La Chine leur consacre 7% quand le Brésil qui manque de tout plafonne à 2%. Non seulement ces dépenses donneraient du travail, mais elles constitueraient un investissement pour l'avenir qui justifierait parfaitement un endettement raisonnable (le Brésil a racheté toute sa dette extérieure et pourrait se le permettre).

 

1-copie-3.jpgDans ce contexte quelque peu pesant, il y eut l'étincelle qui fit sauter le tonneau de poudre, à S. Paulo (plus grande ville du pays et capitale économique) : une énième augmentation du prix du billet de transports en commun, qui est passé de 3 à 3,20 reais [de 1,04 à 1,11 euros]. Précisons qu'il n'y a pas de système d'abonnement mensuel : si on doit prendre -et c'est fréquent- deux ou trois bus pour arriver à destination, on paye à chaque fois pour embarquer dans des véhicules hors d'âge, inconfortables, sales, peu sûrs (pas de police des transports). Dépenser de 6 à 15 R$ par jour pour aller travailler quand on en gagne moins de 800 voire moins, c'est insupportable. Surtout lorsqu'aucune des promesses faites en vue d'améliorer le réseau n'est tenue.

2-copie-2.jpgD'où les manifestations spontanées, réprimées avec une violence à laquelle les Brésiliens n'étaient plus habitués et qui rappellent aux quinquagénaires les temps pas si anciens de la dictature militaire.

Et surprise de constater que dans un premier temps, le Maire "petista" (du PT, parti des travailleurs) faisait chorus avec le Gouverneur de l'Etat (de droite) pour stigmatiser les manifestants et soutenir les tropas de choque de la police militaire, applaudir à des décisions aberrantes d'une justice qui fixait la caution des manifestants arrêtés à 20.000 R$ (ce qui signifie que 95% d'entre eux n'ont d'autre alternative que de rester incarcérés).

Paradoxe amusant : le quotidien conservateur "la Fohla", soutien inconditionnel du Gouverneur conservateur Alckmin, a dans un premier temps appelé à une répression maximale jusqu'à ce que ses propres journalistes fussent agressés et blessés par des policiers qui ont abusé des balles en caoutchouc, des lacrymos, des matraques et des grenades offensives à tir tendu.

Avec un temps de retard, le pouvoir fédéral se décide à rectifier le tir et annonce que sa police enquêtera sur les excès des polices d'état. Cette réaction rétablira-t-elle la confiance entre Dilma Roussef et le peuple qui l'élut triomphalement ? L'avenir seul le dira, mais le mécontentement fait tâche d'huile, les réseaux sociaux s'enflamment et les manifestations éclatent dans tout le pays.

4.jpgAprès les quatre jours d'affrontements violents à Sao Paulo, la Coupe des confédérations s'est ouverte à Brasilia hier sous les tirs de gaz lacrymogènes et de balles en caoutchouc. Entre 1.000 et 2.500 manifestants critiquaient devant les portes du Stade flambant neuf les sommes colossales englouties pour l'organisation des événements sportifs. Là encore, ils ont été dispersés par les troupes de choc et la police montée.

 

Il est clair que la fronde sociale s'installe jour après jour dans le pays: 8 000 personnes se sont rassemblées au même moment à Belo Horizonte pour réclamer l'amélioration des transports et des services de santé. La veille, les manifestants défiaient la police à Rio de Janeiro et d'autres protestos sont prévus partout dans le pays.

Pendant ce temps, la présidente ne contenait pas sa colère lors de son annonce, au micro, de l'ouverture officielle de la 9e coupe des confédérations qui se déroulera dans six grandes villes du pays.

6.jpgQuand Sepp Blatter, président de la Fifa qui était à ses côtés l'a citée, les spectateurs ont répliqué par une énorme et interminable bronca. Question : l'ex résistante torturée pendant la dictature (la guerrillera, comme disent ses adversaires de droite) s'enferrera-t-elle dans l'autisme des gens de pouvoir coupés des réalités, ou saura-t-elle corriger le tir à temps ?

Il n'est pas indifférent de savoir que la semaine dernière, l'ex président Lula qui fait figure de vieux sage a disserté sur les situations venezuelienne et bolivienne, critiquant en demi-teinte l'action de ses ex-collègues et camarades, accusés de rechercher davantage le clivage que le rassemblement.

3-copie-1.jpg

À suivre demain : Le mouvement s'amplifie et fait tache d'huile.

 



19/06/2013
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 201 autres membres