Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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PEUPLES EN MARRONNAGE, Suriname 1760-1990, la conférence

11/06/2020

 

Contraintes économiques et démocratie

 

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Je souhaite tenter un mot d’introduction, en préalable au contenu de cet exposé :

Nous avons choisi de baser cette réflexion sur l’histoire des peuples afro-américains de la région du plateau des Guyanes, qui ont forgé et continuent de forger leurs participations à l’édification laborieuse d’États-nations tel que le Suriname ou de territoires comme la Guyane, une construction qui est loin d’être achevée.

Le collectif dont je fais partie mène depuis une vingtaine d’années une réflexion sur la manière dont l’histoire et les cultures businenge ont peu à peu semé les ingrédients d’un marronnage contemporain qui reste encore à définir finement. Les recherches que nous menons ont été jusqu’ici l’objet de trois publications d’ouvrages :

1. Devoir marronner aujourd’hui dans l’espace des Guyanes (L’Harmattan, Roy/2017). L’abolition s’est faite en 1848, mais qu’en est-il du marronnage aujourd’hui ? Depuis la départementalisation de 1946, il faut résister encore, résister à l’assimilation. Cela veut dire refuser la dissolution dans un mode de vie où ses coutumes, ses dieux, ses esprits n’ont pas de place.

2. Sur les traces de Boni (Ibis rouge, collectif Mamabobi/2018). Du début des années 1700 à la mort de Boni, 1793. « Sur les traces de Boni ? nous y sommes toujours, déclare Antoine Lamoraille, résistants et créateurs de nos propres mythes émancipateurs ». Ce qui veut dire que chacun, sur ces traces, peut aujourd’hui s’inscrire et Marronner.

3. Peuples en marronnage, Au Suriname, contraintes économiques et démocratie (L’Harmattan, collectif Mamabobi/Roy/2020). 1760-1990. Pour les descendants et successeurs des Marrons, l’enjeu est de construire et de transmettre un monde à préserver encore de tout asservissement présent ou à venir.

 

Nous allons donc tâcher de voir successivement comment les différents accords de paix entre Marrons et gouvernement colonial néerlandais tout d’abord, surinamais ensuite puis accessoirement anglais et français (en ce qui concerne les Bonis) nous a conduits aux sociétés que nous connaissons à l’heure actuelle, sur les rives du Maroni, pathétique et illusoire frontière qui ne fait que partager un territoire commun aux populations qui l’habitent.

Après un bref rappel du contexte précédant les accords au XVIIIè siècle entre gouvernement colonial et Djuka tout d’abord, puis Saamaka ensuite, nous regarderons dans une première partie :

- les contenus de ces accords successifs, ce qui nous documentera sur les différents statuts octroyés au fil de ces accords aux Marrons pacifiés et ne manquera pas de nous renseigner sur les comportements induits de ceux-ci.

 

Nous observerons ensuite dans un deuxième temps :

- les mutations de la société coloniale surinamaise et les effets induits après l’abolition (emancipatie) en 1863, tout comme celles des sociétés businenge à la suite de la libéralisation de leur travail. Nous nous interrogerons à la fin de cette partie sur les tensions entre politique gouvernementale d’assimilation et tentatives d’intégration jusqu’à l’époque précédant la seconde guerre mondiale.

 

Il nous faudra enfin dans une troisième partie, pour tâcher de comprendre les relations entre pouvoir politique et populations businenge, examiner :

- les nouveaux changements administratifs et institutionnels avant et après l’indépendance du Suriname et les réactions et positionnements amenés chez les Businenge mais pas seulement : pour le gouvernement, le désir provocant de développer les territoires de l’Intérieur au détriment du développement des populations,  des assassinats perpétrés aux plus hauts niveaux du pouvoir et les coups d’État de palais… Tous événements qui ont mené le Suriname à la guerre civile.

 

Une importante réflexion reste à mener sur les territoires de l’une et l’autre rive du Maroni : il s’agit de la relation pernicieuse entre la contrainte économique, le consumérisme considéré par les élites économiques comme un moteur de développement et l’émancipation des individus au-delà de ce qui les relie les uns aux autres pour former peuple.

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En 1760, après la signature des premiers accords de paix avec les Businenge, le gouvernement de la colonie de Suriname avait donc espéré s'être libéré de l'ennemi interne et avoir résolu le problème du marronnage. C'était un faux espoir. Le marronnage continuera jusqu'à l'abolition de l'esclavage en 1863. La zone de plantations ne connaîtra qu'une brève période de tranquillité relative après la signature de ces accords.

 

Pourquoi ?...

La présence de groupes de Businenge pacifiés à l’intérieur du pays constituait un défi pour les esclaves et une menace pour l'autorité du gouvernement. Jusqu'à la signature des accords de paix, l'attention du pouvoir s’était concentré surtout sur les Saamaka et les Dyuka. Mais après les traités de paix, l’on se mit à faire une différence entre les Businenge pacifiés et non pacifiés.

 

Entre temps…

Relativement isolé et pratiquement sans bruit, un autre groupe de marrons s'était formé dans la partie nord-est de la colonie, mais à ce moment-là, on savait encore peu de choses sur l’origine et la période réelle de formation de ce groupe qui deviendra les Aluku-Boni :

- Autour de 1765, les chefs Aluku et Boni commencèrent à se faire connaître.

- Un autre groupe, plus petit, dit « les Marrons de Tesisi », s’était formé dans les années 1750. Se trouvant entre la crique Tempatie et le Maroni, il rejoignit vers 1770 le groupe d'Aluku et de Boni.

Un troisième groupe, apparu déjà vers la fin des années 1750, en grande partie originaire des plantations juives sur le Suriname rejoignit les deux autres groupes en 1773.

Bien que d'autres petits groupes arrivent ou quittent régulièrement le groupe principal, ces trois groupes constituèrent de façon pérenne le noyau des Boni-Aluku.

 

Par la suite…

Entre 1768 et 1777, les Boni-Aluku ont été en guerre permanente avec l'administration coloniale : ce fut ce qu’il est convenu d’appeler « la première Guerre Boni ». Malgré le surnombre conséquent des militaires, ce petit groupe d’à peine deux à trois cents guerriers, réussit à se maintenir jusqu'en 1777, Après quoi ils se virent contraints de s’établir sur l’autre rive, la française, de par la stratégie de la terre brûlée menée par les troupes régulières néerlandaises.

Depuis 1775 un plan existait selon lequel la France devrait persuader les Businenge de s'installer en Guyane française. Mais une fois les Boni-Aluku arrivés, les Français ne firent pas grand-chose pour eux sauf leur envoyer des missionnaires. Cela faisait bien l’affaire de ceux-là qui conclurent alors un pacte avec les Djuka. Bien sûr, cela fit plus que contrarier le gouvernement surinamais qui menaça de remettre en cause les accords déjà signés.

On le voit, la colonie de Suriname, bien qu’ayant proposé des accords aux Businenge n’avait pas pour autant acquis la paix dans ses provinces de plantations.

 

En résumé, la situation des Marrons à la veille des premières négociations de paix était la suivante :

- Dans la zone sud-ouest des plantations, entre les fleuves Suriname et Saamaka s’était formé le groupe des Saamaka.

- À l'est du fleuve Commewijne, plusieurs clans Marrons s’étaient regroupés pour donner naissance au groupe Okanisi-Djuka.

- Dans les mangroves au nord-est de la rivière Cottica vivait un groupe qui allait s’appeler Aluku et/ou Boni.

- Le long de la rivière Saamaka, depuis l'amont jusqu'à la côte Atlantique, des populations dispersées s'étaient liées pour fonder les groupes Matawaï et Kwinti.

 

Comment en était-on arrivé là ? Et pourquoi le gouvernement colonial de Suriname refusera-t-il toujours de signer un accord avec les Boni-Aluku, alors qu’il le proposera aux Saamaka, aux Djuka-Okanisi et même à y associer les Kwinti et également les Matawaï, même si avec ces derniers les accords feront long feu ?

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Les conséquences du Marronnage incessant et toujours en augmentation devenaient catastrophiques pour l'économie agricole de la colonie de Suriname. En outre, l'efficacité expéditions militaires envoyées par le gouvernement se révélant être très relative, l'administration coloniale se vit alors dans l'obligation de faire la paix avec les groupes de Marrons les plus importants en reconnaissant et en légalisant leur liberté.

Ces accords n'étaient nullement le résultat de considérations humanitaires, mais plutôt une solution transitoire faisant partie d'une politique consistant à diviser pour régner. Vers le milieu du XVIIIe siècle, le nombre de Marrons atteignait presque le chiffre de six mille ! Il a été estimé à ce moment que la colonie, après la guerre contre les Indiens et la résistance des Marrons, était « près de la destruction »

 

Il y eut pourtant des accords signés avant le XVIIIe siècle.

 

Trois peuples amérindiens étaient entrés en guerre contre la colonie depuis 1678, à savoir les Caraïbes, les Arawak et les Warao. Dès 1686, la conclusion d’un accord de paix avec ceux-ci fut recherché. L’urgence était forte car ils s’étaient alliés avec les Marrons Kondi et les Ganimet, des groupes de Marrons avec lesquels un autre accord de paix fut alors signé et qui migrèrent par la suite vers la rivière Coppename. Dans les archives, on ne trouve quasiment rien au sujet de ces accords de paix, appelés Concordari, si ce n'est que l'on sait qu'ils reconnurent la liberté des peuples concernés.

 

Des accords de paix avec des Marrons ne se conclurent pas seulement au Suriname, mais aussi, dans la première moitié du XVIIIe siècle, au Brésil, au Mexique, en Jamaïque et à Cuba, entre autres.

 

Les accords de paix de 1759-1760

Vers le milieu du XVIIIe siècle, trois tentatives de conclure des traités avec les Saamaka échouèrent assez lamentablement.

- La première, initiée par le gouverneur De Cheusses se situait dans un contexte de trop grande violence.

- La deuxième, outre qu’elle contenait des clauses trompeuses pour les Marrons, échoua à cause des sabotages perpétrés aussi bien par les planteurs, qui étaient pour la plupart contre l'accord et qui insistaient sur l'élimination totale de « la vermine » que par les Saamaka, qui étaient également divisés. Cette expédition, envoyée trop tôt et menée par les militaires afin d'obtenir la paix, ne reviendra jamais.

- Une troisième tentative fut entreprise en 1755, quand une expédition fut organisée sous la conduite du capitaine Hentschel, guidée par le fameux Kwasi que nous avons largement présenté dans notre précédent opus Sur les traces de Boni (« Kwasi traître à son peuple »). Cette expédition se soldera, elle aussi, par un échec cuisant.

 

Les échecs répétés des tentatives de paix avec les Saamaka menèrent finalement à une reprise des hostilités. En 1757 eut lieu la plus grande révolte d'esclaves de l'histoire surinamaise, impliquant presque trois cents esclaves de six plantations forestières sur la crique Tempatie. Ils rejoignirent un groupe de Marrons mené par un dénommé Labi (ou Arabi) avec qui ils formeront le groupe Okanisi-Djuka. Labi sera d’ailleurs Granman Djuka de 1760 à 1762.

 

Lors de plusieurs attaques contre des plantations, entre autres celle de Palmeneribo sur la rivière Suriname en 1758, les Djuka laissèrent derrière eux des notes écrites en anglais, où ils proposèrent de conclure la paix avec le gouvernement. Ces notes avaient été écrites par le Marron de Tempatie Adyaka, originaire de la Jamaïque et qui connaissait les accords de paix conclus là-bas entre le gouvernement colonial local et les Marrons. Ainsi la proposition de paix des Djuka ne laissa pas d’alternative au gouvernement. Après la révolte de la Tempatie, la colonie était désormais inquiète pour sa propre défense, le nombre de Blancs étant très inférieur à celui des Nègres esclaves.

 

Il faudra encore attendre jusqu’à juillet 1759 pour qu’une expédition en réponse à l’invitation à négocier soit menée, bientôt suivie d’une deuxième en septembre, puis d’une troisième en janvier 1760, les deux premières ayant été des fiascos.

 

Il me faut préciser ici que les Marrons négociateurs étaient très sûrs d'eux durant les pourparlers. Ils se montraient très mécontent des marchandises offertes et menaçaient de prendre le contrôle de la zone de Tempatie sans problème. Un autre chef fit remarquer que les Blancs étaient eux-mêmes responsables du marronnage à cause du mauvais traitement infligé aux esclaves et de la mauvaise conduite des directeurs. Le chef Kwaku promit d'annuler l'attaque prévue sur quelques plantations près de Jodensavanne pendant le cours des négociations. Labi promit enfin d'essayer de convaincre les Saamaka de participer à la paix.

 

Pourtant, il était clair qu'il y avait des contacts réguliers entre les Djuka et les Saamaka. 

Quelques mois plus tard, en septembre 1760, une quatrième expédition partit vers la crique Djuka, porteuse d’un projet de traité de paix et de marchandises promises (outils, métal, armes et munitions…). Cette mission voyagea à travers la plantation Auka en amont de la rivière Suriname et arriva le premier octobre à la crique Pierre (Stonkriki), un affluent de la crique Djuka.

Le traité d'accord de paix apporté comportait quatorze articles. En outre, la délégation avait une copie de l'accord de paix conclu en Jamaïque. Lors des entretiens de négociation, les Djuka représentés principalement par Labi et Boston se montrèrent des négociateurs habiles et des partenaires imperturbables. Ils réfutèrent six des quatorze articles qui concernaient principalement les points suivants :

- L’obligation de livrer au gouvernement des Marrons d’autres groupes réfugiés chez eux (article 5).

- Au sujet de l'extradition souhaitée d'esclaves en fuite, ils déclarèrent ne pas vouloir le faire s'il y avait eu mauvais traitement, et ils n'étaient pas prêts non plus à poursuivre d'autres loweman (article 6).

- La question de l'échange d’otages fut également problématique (article 12).

- Une tentative de porter atteinte à leur système de droit, entre autres par l'exigence que des condamnés à mort soient livrés au gouvernement, fut rejetée (articles 11 et 13).

- Enfin, pour ce qui concernait la construction d'une route, ils voulaient d'abord apprendre à « mieux connaître les Blancs » (article 14).

 

La force des Djuka lors des négociations se voit clairement par le fait que le traité final, signé le 10 octobre 1760, est différent de celui initialement proposé en ce qu’il ne comporte plus que neuf articles. La question des otages notamment provoqua de nombreux litiges. Le gouvernement les considérait comme une sorte de caution, au cas où il y aurait encore des problèmes avec d’autres Marrons. On procéda tout de même à la signature de l'accord et à la remise des marchandises, même si la question restait suspendue. Finalement le 27 octobre, le traité fut approuvé et ratifié.

 

L’énoncé des neuf articles se trouve détaillé dans l’ouvrage Peuples en marronnage, aux pages 24-25.

 

Nous avons une preuve supplémentaire de la force des Djuka et de la pression qu’ils étaient en mesure d’exercer sur le gouvernement : ils réussirent à imposer le sweli, arguant qu’ils ne connaissaient pas la façon de prêter serment de la délégation, ils exigèrent qu'on le fasse également en conformité avec leur tradition. Ainsi, de chacun des chefs présents et de chacun des membres de la délégation gouvernementale, on recueillit quelques gouttes de sang dans un tissu blanc, en faisant une petite coupure à l'aide d'une lame de rasoir dans le bras gauche. Le sang recueilli fut ensuite dissout dans une calebasse d'eau, après quoi on jura que ce sang tuerait tous ceux qui rompraient la promesse de paix. Leur bonuman déclara que la terre ne supporterait pas de porter celui qui ne respecterait pas sa promesse.

 

Il s’agit d’un rituel que nous avons largement décrit dans Sur les traces de Boni, trouvant son origine chez certaines populations africaines, notamment Ashanti, constituant pour deux ennemis ou opposés à boire ensemble un mélange des sangs des deux contractants, additionné de rhum et parfois d’un peu de terre. C’est l’occasion, pour des individus ou des clans plutôt méfiants les uns vis-à-vis des autres de s’allier parce que la confiance et l’entraide sont les conditions de la survie. Celui qui viole un tel serment se condamne à mourir.

Cela signifie, en résumé : « je ne t’aime pas, tu ne m’aimes pas, et nous le savons tous deux ; mais nous sommes liés par la nécessité ».

 

Ce que l’on peut dire de ce traité :

Les points principaux pour les Djuka étaient la reconnaissance de leur liberté et une certaine autonomie.

Pour le gouvernement, il était surtout important d'être libéré d'un ennemi à l’intérieur du pays, mais également que la liberté de circulation des Djuka soit désormais limitée et surtout que ceux-ci soient obligés de livrer les esclaves évadés.

 

En ce qui concerne le territoire, le traité reste flou. Seule la distance par rapport aux plantations était fixée ; leur territoire n'était pas défini et la possibilité de s'implanter ailleurs restait même ouverte.

Quant à leur jurisprudence coutumière, on remarque que les restrictions mentionnées dans le premier traité avaient été supprimées, de sorte que le document définitif ne faisait plus aucune allusion à ce sujet.

 

À la suite de la signature de l’accord de paix signé avec les Djuka, le gouvernement tenta de conclure un pacte également avec les Marrons qui se trouvaient sur le territoire en amont des fleuves Suriname et Saamaka. Ceux-ci étaient dispersés en plusieurs groupes, sans réel dirigeant commun. Quelques-uns des chefs de clan étaient désignés comme « Granman fu matu », chef en forêt.

 

Malgré le manque d’unanimité chez les Saamaka, l’accord sera finalement signé, le 19 septembre 1762. Les deux principales difficultés qui vinrent compliquer les négociations furent, du côté colonial, le désir d'élucider le mystère persistant de la disparition d’une expédition partie en 1750 et qui n'était jamais revenue ; du côté des Marrons ce fut la nécessité d’obtenir des garanties sur la livraison de marchandises qui tardaient à arriver des Pays-Bas. Cet apport en outils, armes et produits manufacturés leur devenait indispensable car désormais en temps de paix, il était devenu impensable d'obtenir leurs provisions en retournant attaquer des plantations.

Le traité fut ratifié par le serment à la façon traditionnelle, le sweli déjà mentionné.

 

Même si le traité signé avec les Saamaka ressemblait globalement à celui conclu avec les Djuka, quelques points en différaient tout de même :

- 15 articles au lieu de 9 pour les Djuka.

- Les Saamaka devaient déclarer l’existence de tous leurs villages ainsi que ceux d’autres Marrons ou d’amérindiens dont ils avaient connaissance. Ils avaient en outre l’obligation de les impliquer dans le processus de paix ou de les combattre.

- L’article 5 concernant l'extradition d'esclaves en fuite soulignait par contre qu’en cas d'évasion, le gouvernement serait seul habilité à enquêter et à décider si la cause de la fuite était, oui ou non, imputable à de mauvais traitements infligés par le planteur.

- L’article 6 disait à ce sujet que cacher des esclaves en fuite serait considéré comme une rupture de l'accord et suivi de mesures punitives, même s'il s'agissait d'un Granman.

- L’article 8 évoquait l'obligation d’assistance au gouvernement en cas de révolte d'esclaves, d'invasion étrangère, ou encore si les Djuka ne respectaient pas leur accord.

 

On le voit, l’intention sous-jacente permanente était bien de mettre les uns sous la surveillance des autres. C’est la théorie du « diviser pour régner » qui va perdurer pratiquement jusqu’à nos jours.

 

Il est à noter que le traité signé le 19 septembre 1762 avec les Saamaka était également valable pour les Matawaï et leur Granman Musinga faisait partie des signataires. Pourtant, des désaccords ne tardèrent pas à apparaître entre les deux groupes et furent cause de la rupture du traité par les Matawaï en 1766 et de la reprise de la guerre contre le gouvernement. Les troubles durèrent quelques années jusqu’à ce qu’en avril 1769 cependant, le traité de paix de 1762 soit confirmé (mais unilatéralement) avec les Matawaï.

Après avoir signé ces trois accords de paix, le gouvernement espérait être libéré de son ennemi interne et faire cesser la désertion d'esclaves. Pour cela, par décret du 11 février 1769 fut réinstaurée la peine de mort pour Marronnage.

 

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, un certain nombre d’événements vinrent perturber la paix encore fragile entre la colonie surinamaise et les Marrons.

 

Le premier fut la Révolution française qui entraîna en Europe une période d’instabilité.

Tout d’abord en France où l’esclavage fut aboli en 1794 par la Convention dans les colonies Françaises sauf à l’Île Bourbon (La Réunion) avant d’être rétabli en 1802 par le 1er Consul Bonaparte qui n’était pas encore Napoléon mais dont le front de l’Empereur brisait le masque étroit. Dans les années 1790, les Boni-Aluku furent autorisés à franchir le Maroni pour s’installer du côté français.

Le Suriname sera placé sous administration anglaise de 1799 à 1816, à l'exception d'une brève période de 1802-1804, et sera d'abord un protectorat, puis une colonie de la couronne. La traite négrière fut abolie en 1808 lors de l'administration anglaise, mais pas l’esclavage.

En 1816 le Suriname fut rendu aux Pays-Bas, redevenus un royaume l’année précédente.

 

La Hollande, entraînée quelque temps sur les vagues de la Révolution française, entra par la suite en guerre contre l'Angleterre et subit en 1813 des revers militaires suivis d’un changement de régime qui transforma la république en royaume en 1815.

 

L'esprit de liberté et d’égalité prôné par la Révolution française se propagea aussi vers les colonies de la région caribéenne, où des soulèvements d'esclaves eurent lieu à Saint-Domingue, Curaçao et Demerara. La révolte de Saint-Domingue, menée par Toussaint Louverture eut pour résultat l’instauration de la première République Noire d'Amérique en 1804 : la République d'Haïti, qui de ce fait devint la deuxième à conquérir son indépendance, après les États-Unis d'Amérique du Nord.

Plus tard, l'esclavage fut aboli au Guyana britannique en 1834 et en Guyane française en 1848. Les conséquences ne s’en firent que très modérément sentir au Suriname en dehors du fait qu’on commença à envisager une abolition éventuelle de l'esclavage. Le seul résultat tangible fut une amélioration du traitement des esclaves.

 

Cependant le marronnage continuera jusqu’au premier juillet 1863 date de l'abolition de l'esclavage au Suriname, dite Émancipation.

 

Revenons donc en ce début de XIXe siècle.

Comme nous le savons, la venue des Boni-Aluku au bord du Maroni perturba les Dyuka. À cause de la guerre qui en résulta, ils se sentirent contraints à migrer plus loin vers le Sud, en direction de la rivière Tapanahoni vers 1790. Leur collaboration initiale avec les Boni-Aluku fut considérée par le gouvernement comme une infraction au traité de paix et ils furent obligés de se joindre au gouvernement dans sa lutte contre ceux-ci.

En 1805, trente hommes du Corps des Redimusu, qui était en quelque sorte une milice de mercenaires noirs constituée principalement de Nègres affranchis et qui comptait en son sein quelques Dyuka et Boni-Aluku, se révoltèrent. Après avoir perpétré des attaques contre une plantation et contre le poste militaire d'Armina, ils se rendirent avec quatre-vingt-dix hommes environ à Poligudu (de là leur future appellation), en amont sur le Maroni et proche du confluent avec le Tapanahoni, où ils s'installèrent avec la permission des Dyuka. Peu après ils reçurent la visite du chef des Dyuka et leur futur Granman, Bambi, qui conclut un accord avec eux et leur offrit aide et protection. Celui-ci était en colère à cause du fait qu'il n'avait pas reçu de récompense pour les Boni-Aluku qu'il avait livrés en 1793. En conséquence de quoi, en 1806, les Dyuka firent la paix avec les Boni-Aluku.

 

Cette révolte déstabilisa le gouvernement colonial. S'en suivirent des négociations tendues, durant onze jours, avec ces derniers menés par leur Granman Bambi. Ils étaient forts et sûrs d’eux-mêmes, car ils gardaient un contrôle certain sur les Boni-Aluku et les mutins Poligudu.

Pendant les négociations, le gouvernement fut obligé d'accepter leur refus de livrer les Boni-Aluku et les Poligudu, avec qui ils avaient conclu un pacte sous sweli, et de leur laisser un droit de passage de leur choix vers la capitale Paramaribo.

 

Si l’on regarde en détail les quinze articles du nouveau traité (pp. 39 à 43 dans peuples en marronnage), on peut faire trois remarques :

- Ce traité est une suite de prises acte et de concessions des exigences des Djuka ;

- C’est un rappel des exigences du gouvernement colonial jusque-là non observées par les Djuka, ce qui laisse à penser ledit gouvernement cherchait, pour le dire de manière triviale, à rappeler « qui tenait la laisse ». Pour preuve, je n’aurai qu’à citer l’article 1, qui dit « L'accord de paix du 10 octobre 1760 restera valable et en vigueur, tout en étant renouvelé, altéré et élargi comme suit ». Dont acte.

De fait, le souci premier du gouvernement était d’empêcher les contacts entre Marrons et esclaves en écartant les premiers de la région des plantations. Le gouvernement colonial n'apprécia jamais la mobilité des Businenge, avec leurs migrations constantes pour des raisons surtout économiques (les abattis, les coupes de bois…). Mais c’était la crainte d’alliances imprévisibles entre différents groupes de Marrons ou entre Marrons et Amérindiens qui rendait « paranoïaque » ce gouvernement qui ne fut jamais pleinement en mesure d'effectuer un réel contrôle sur les villages des Businenge, encore moins de faire respecter les stipulations des accords.

 

En 1816, les Pays-Bas – redevenus un royaume – reprennent en main l'admi-nistration du Suriname et l’un de leurs premiers soucis est d’informer les chefs du souhait gouvernemental de vivre en paix avec eux et que l'on attendait d'eux le respect rigoureux des accords de paix.

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En règle générale, la politique du gouvernement jusqu'au milieu du XIXe siècle avait pour but d'isoler les Businenge sur leur propre territoire. Afin de pouvoir contrôler leurs mouvements, un système restrictif de laissez-passer fut instauré.

Pour ce qui est des Saamaka, on constate également quelques tentatives peu convaincantes et vouées à l'échec de les inciter à migrer en aval (ie se rapprocher de la côte nord). Les Frères moraves de l’EBGS, la Evangelische Broedergemeente in Suriname (la Fraternité évangélique du Suriname) entreprirent quelques actions dans le même sens, eux aussi, mais avec peu de succès.

Les accords de paix avaient prouvé qu’ils n’étaient pas vraiment un moyen de lutte efficace contre le marronnage, qui se prolongea donc jusqu'à l'Émancipation. On se méfiait des Businenge et, dans plusieurs instructions, on put lire que les agents en poste rapprochés devaient faire en sorte d’entretenir les antagonismes entre les différents groupes : le gouvernement se servait des Djuka pour tenir la bride tendue aux Boni-Aluku. L’on a même retrouvé une note adressée à l’agent en poste chez les Matawaï lui donnant pour instruction de « maintenir autant que possible l'animosité entre les tribus » !

Comme nous l’avons déjà spécifié, les traités servaient donc, entre autres, à éviter les contacts entre les différents peuples Businenge. Peu après les accords de 1760 et 1762, les Dyuka et les Saamaka se promirent néanmoins assistance mutuelle en cas de problèmes avec le gouvernement ! Et toutes les tentatives d’empêcher cette alliance furent vaines…

 

Un certain nombre d’événements et de bévues diplomatiques eurent pour effet que, dès les années 1830, d’une part, les Marrons n’avaient plus confiance dans le gouvernement et réciproquement, mais que d’autre part ils n’avaient plus confiance les uns envers les autres… Il apparut vite comme indispensable de conclure un autre accord avec les Saamaka qui fut signé le 13 décembre 1835, traité qui comptait cette fois pas moins de vingt-trois articles. Tâchons d’en retenir l’essentiel :

- Ils [Les Nègres] doivent rester sur l’amont du fleuve Suriname, à deux jours de navigation au moins.

- L’obligation est faite aux Granman et aux Kapiten d’habiter leurs villages ;

- L’obligation de livrer les Marrons en fuite est réitérée de même que l’interdiction de fréquenter ou de conclure des pactes avec d’autres Businenge.

- La liberté de commercer est soumise à l’obtention d’un passe.

- L’acquisition de fusils et de munitions est soumise à autorisation.

- Toute infraction avec ce traité, de plus, est passible d’une interdiction de circuler.

 

Naturellement, un autre traité concernant cette fois les Djuka fut conclu deux ans plus tard, en 1837. Consciente ou pas, le nombre d’articles de ces nouveaux traités constituait une véritable escalade : celui-ci en comportait vingt-sept.

Il est relativement semblable à celui conclu avec les Saamaka, mais de rares points diffèrent :

- Ils [Les Nègres] doivent rester à Auka où ils peuvent travailler le bois et autres matériaux, à trois jours de navigation en amont.

- Ils restent responsables des Boni-Aluku et des Poligudu.

- Si le gouvernement le souhaite, ils doivent céder deux otages.

- Ils doivent quitter la région de Cottica.

 

Cette dernière instruction était motivée par l’interdiction qui leur était faite d’avoir des contacts avec des Boni-Aluku, dont une partie n’avait pas rejoint la colonie française mais gardait des contacts avec ceux qui avaient traversé le Maroni.

 

Un troisième traité fut signé également avec les Matawaï l’année suivante, en 1838. Un nouvel aspect important de ces accords fut la promesse de loyauté à laquelle le Granman devait s’engager par-devant le gouverneur, après quoi celui-ci signerait l'acte de confirmation de sa nomination.

Dans la logique de ce qui ressemble bien à un désir de « serrer les vis » je vous livre l’anecdote suivante : un jour, l’agent de poste du gouvernement s’énerva, jugeant que le Granman des Djuka, Beyman, le faisait attendre trop longtemps avant de le recevoir. « Quelle prétention pour un Nègre et quelle insulte pour un fonctionnaire blanc ! » On était donc encore bien loin de la reconnaissance et de l’estime réciproques… Un constat s’imposait de fait à l’approche de cette moitié de XIXe siècle : Les anciens traités ne répondaient plus complètement aux attentes du gouvernement et laissaient une sensation de mépris et de frustration chez les Businenge. La longueur et le nombre d’article des nouveaux traités en porte témoignage.

 

Cependant, les années précédant l’Émancipation virent éclore de nouveaux comportements de la part du gouvernement colonial. Le Secrétaire d’État déclara « N'oubliez pas que notre puissance militaire est trop limitée pour employer la force […] Cependant, comme nous ne sommes pas forts, essayons d'agir intelligemment : pour attraper les mouches, on ne se sert pas de vinaigre mais de miel ». Le gouvernement voulait donc les civiliser, en faire :

1. des citoyens travailleurs et utiles,

2. de bons chrétiens. Les deux potentialisant leurs effets.

 

Avec l’idée d’une population « utile » à la nation, voilà qu’étaient jetés les dés de l’Émancipation des esclaves du Suriname, après l’abolition en Guyane britannique entamée dès 1833 et alors que se jouait la seconde abolition dans les colonies françaises en 1848. Cette population « qui n’apportait rien » comptait de quinze à vingt mille personnes, Amérindiens et Businenge. Le Gouvernement en avait conscience. Pour cela qu’il fut décidé de recourir à la christianisation. Une lutte d’influence allait s’engager entre l’EBGS (Evangelische Broedergemeente in Suriname, Fraternité évangéliste du Suriname) et la Mission catholique.

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De nouveaux changements d’admi-nistration

La période entre l'Émancipation et la Seconde guerre mondiale, en ce qui concerne l’Intérieur, se trouve sous le signe de l'exploitation de ressources (principalement forestières, mais pas seulement) et le transport de fret qui l'accompagne. À la suite de ces développements, le contact avec la zone du littoral augmente, parce qu’il faut bien la nourrir, tout comme augmente, naturellement, le contact avec le gouvernement. L'Émancipation donne lieu, de fait, à un changement de statut des Businenge par rapport au reste de la société. Ces contacts, naturellement, ne sont pas toujours allés sans confrontations.

 

Il faudra attendre 1901 pour que les treize membres de la nouvelle institution représentative (nommée les États-coloniaux) soient élus et non plus pour partie nommés. Par contre, la compétence de cette institution, contrairement à ce à quoi l’on s’attendait, fut au contraire restreinte au bénéfice du Haut-commandement hollandais, qui pouvait intervenir directement par Décret Royal.

 

Par Règlement d'État de 1936, la désignation colonie fut remplacée par territoire d'outre-mer. Le nombre des membres du corps représentatif, appelé dorénavant les États du Suriname, passa à quinze personnes, dont cinq continueraient cependant d’être nommés par le gouverneur, sous prétexte que la population croissante d'Hindoustanis et de Javanais risquait d'être sous-représentée. À ce moment, le corps électoral ne comprenait toujours que moins de deux pour cent de la population, ce qui n’empêchait pas le Règlement gouvernemental comme le Règlement d'État de s’appuyer sur le principe d'une nation unique fantasmée : le principe leur donnait compétence sur tout le territoire Surinamais mais, dans la pratique, leur effet était limité à la zone côtière.

 

Revenons en 1863, au lendemain de l’Émancipation

Après l'abolition de l'esclavage, non seulement le gouvernement n'a pas jugé bon de d’annoncer ces changements structurels qui restaient ignorés par la majorité de la population (dont faisaient désormais partie les Businenge) mais, de plus, il a continué à considérer l’agriculture comme pilier de l'économie.

Un problème ne manquera pas de surgir : celui de la pénurie de main d'œuvre. Les tentatives d'engager des Businenge dans le secteur agricole se soldèrent le plus souvent par des échecs. Il s’agit d’un phénomène également observé en Guyane française ; après les abolitions (1848 en Guyane française, 1863 en Guyane néerlandaise), les anciens esclaves répugnaient à reprendre une activité agricole qui leur rappelait leur ancienne condition servile.

 

En 1863 le pays fut divisé en districts, administrés chacun par un commissaire. Ils n’étaient dans les faits qu’une division administrative du gouvernement central et ne possédaient pas d'autonomie. Le gouverneur était assisté dans sa fonction par des chefs de département, dont l’un d’eux sera dès 1874 désigné pour assurer la vigilance envers les Businenge et les Amérindiens.

 

Ce n’est qu’en 1985 (à l’aube de la guerre civile) que le pays voit formée sa structure administrative actuelle avec le création d’un dixième district, le Sipaliwini, qui couvre environ 80 % de la superficie du pays. Globalement, on peut dire qu’il s’étend sur la plus grande partie de l’Intérieur et se trouve soumis de fait à un statut administratif différent des autres districts, du fait que n’ayant pas de capitale, il est administré directement par le gouvernement national à Paramaribo.

Cela n’est pas sans rappeler le fonctionnement de l’arrondissement de l’Inini en Guyane française, qui était administré par le gouverneur de la Guyane et sera supprimé conséquemment à la loi de départementalisation par un décret en date du 17 mars 1969.

Mais cela ferait partie d’une autre étude.

 

L’exploitation forestière

On peut dire que ce sera l'activité économique la plus importante des Businenge depuis la fin du XVIIIe siècle et dans la première partie du XIXe siècle. Lorsqu’après l'Émancipation, un grand nombre de concessions forestières furent abandonnées, l'exploitation du bois fut reprise surtout par des Businenge.

L'abattage des arbres était soumis au rythme des saisons, et des groupes d'hommes souvent accompagnés de leur famille, passaient souvent de longues périodes dans des camps de travail.

 

En 1904, afin de réguler l’exploitation forestière, fut fondé le Service des Forêts. Ce service, dirigé par un garde-forestier, quelques années plus tard fut renforcé par un Corps de Police forestière, qui surveillait l'abattage d'arbres et la collecte de balata (caoutchouc). Depuis lors, le nombre d'entreprises dans le secteur du bois augmenta et sur les concessions travaillèrent le plus souvent des ouvriers salariés. Dans les années 1920, cependant, la moitié de la production du bois était encore réalisée par des Businenge. En tant que bûcherons ils occupaient donc une place essentielle dans l'économie.

L’on peut estimer à un tiers de leur population le nombre de Djuka à être venus s’installer dans la région de Cottica, où le transport des trains de bois était bien moins gêné par la présence de rapides et où les rondins étaient plus facilement commercialisables du fait que la zone des plantations se trouvait à proximité.

 

Dans les années 1919-1920, avec l’augmentation du nombre d’entreprises dans le secteur du bois apparut un phénomène nouveau : le salariat. Entre temps étaient apparues les taxes, difficiles à acquitter, car payables au comptant. Dès lors, les Businenge qui fournissaient la moitié de la production de bois préférèrent de plus en plus souvent vendre à des grossistes travaillant pour le compte des scieries de la ville.

Dans le même temps se mettait en place une politique qui tendait à la fois à limiter les déplacements non cadrés des Businenge et donc à délimiter leurs territoires et en même temps à les assimiler. Il n’est que de citer, en cette fin de XIXe siècle, les mots du conseiller administratif Havelaar : « Plus tôt la nation entière des Businenge disparaitra en s'intégrant à la population légale des citoyens, mieux cela vaudra ». Bien sûr, ce désir de les assimiler était le plus souvent causé par le sentiment que les Businenge représentaient un obstacle au développement des régions qu’ils exploitaient.

 

Le temps du transport de fret

À partir de 1863, une diversification progressive de l'économie surinamaise eut lieu. Dans le contexte de l'industrialisation de l'Europe et des États-Unis, les colonies n'étaient plus uniquement des productrices de produits agricoles, mais gagnaient en importance comme fournisseurs de matières premières. Au Suriname, il s'agissait surtout, en dehors du bois, de l'or et du caoutchouc et, à partir du XXe siècle, également de bauxite. Les deux premiers constituèrent pendant quelque temps les secteurs principaux de l'économie.

 

Compte tenu de la demande croissante de l'or depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, provoquée par « l’étalon-or » utilisé par plusieurs pays, l'intérêt de son exploitation se raviva au Suriname aussi. Au vu des résultats probants de l'exploitation aurifère en Guyane française depuis les années 1860, on envoya une expédition vers la région du Maroni en 1874. Le but avoué mais secondaire de cette expédition était de « veiller sur les intérêts des Businenge et des Amérindiens et de savoir de quelle façon ils pourraient être impliqués dans d'éventuelles exploitations sur le Maroni ».

Le gouvernement n’avait pas renoncé à l’idée, « dans l'intérêt des Businenge et des Amérindiens » de prendre des mesures qui conviennent à leur civilisation et qui pourraient « faire d'eux des membres utiles de la société coloniale ».

 

L'exploitation aurifère débuta dès 1875, qui était cependant surtout placée entre les mains d'entreprises étrangères particulières, qui exportèrent les bénéfices sans faire d'investissements. Tiens ?... Cela sonne comme un avertissement vers une actualité récente... Les bénéfices de l'or quittèrent le pays.

En 1895, le premier chemin de fer surinamais vit le jour près de la crique Pakira, suivi entre 1903 et 1912, après de vives discussions, par le chemin de fer du Lawa, qui fit la liaison entre Paramaribo et la crique Sara, couvrant une distance de cent soixante-treize kilomètres. Cela relança l'économie… pour un temps, mais à cause de l'absence de soutien adapté de la part du gouvernement, la production s'effondra rapidement.

 

Nous constatons de même un développement puis un déclin comparables dans l'exploitation du balata (caoutchouc). Ce serait trop long de développer ici, mais il faut savoir qu’en 1931, la dernière grande exploitation, la Compagnie du Balata, mit la clef sous la porte.

Il est bien évident qu’à chaque fois qu’une exploitation de ressources naturelles périclitait, cela impactait directement l’activité de transport qui restait le monopole des Businenge et, dans une moindre mesure, des Amérindiens à cause de la navigabilité difficile des cours supérieurs des rivières, parsemés de sauts, de cascades et de bancs de sable.

 

Il me faut absolument signaler ici que les Businenge étaient les enjeux de causes qui les dépassaient : politiques sociales, économiques…

- À diverses reprises, le gouvernement surinamais tenta de convaincre les Businenge d'effectuer des transports avant tout pour les entreprises surinamaises. Mais…

- la position frontalière et l'activité économique plus importante sur la rive française, où les prix du transport étaient bien plus élevés, causèrent régulièrement des problèmes.

- Les transporteurs businenge furent souvent dupés par les manigances des exploitants, mais…

- eux-mêmes se livraient régulièrement à des actes de sabotage, par exemple en faisant couler leur bateau pour vendre ensuite le fret récupéré.

 

La libéralisation des rapports économiques, réaction ou soumission ?

Dans les années 1880, le transport fluvial de fret avait pris la place de l'exploitation forestière comme première source de revenus des Businenge. Tandis que l'organisation même de cette exploitation du bois se faisait plus ou moins en famille, le transport de fret était devenu une entreprise individuelle, ce qui était quelque peu en contradiction avec le caractère égalitaire régnant à l’intérieur des communautés businenge. L’inégalité de revenus fit alors son apparition.

 

Plus que l'exploitation forestière, celles de l'or et du balata apportèrent pour un temps de la prospérité et introduisirent à l’intérieur du pays l'impact et les effets de l'économie capitaliste. Le caractère égalitaire traditionnel des Businenge fut oublié. Le transport fluvial de fret fut effectué par des entreprises individuelles, ce qui était en contradiction flagrante avec le système traditionnel d'entre-aide. Le travail très dur du transport fluvial ne put être fait que par les hommes les plus valides, ce qui en écartait de fait de nombreux autres.

 

On peut donc voir ici les premiers effets de la soumission à un système économique basé sur la performance.

 

Un autre effet observé est l’apparition, pour ce qui est du fait religieux, du culte du Gran Gadu, qui fait son apparition vers 1890 chez les Dyuka et se répand rapidement parmi les autres peuples Businenge. Les plus fervents disciples en furent les piroguiers qui de par leur mobilité étaient les premiers diffuseurs de nouvelles et d’informations. Ce nouveau culte s'est adapté à des relations politiques changées et toujours changeantes. Cette croyance fit le grand nettoyage parmi les autres et se manifesta en tant que mouvement anti-sorcellerie. L’on s’apercevra vite que la notion d’un dieu supérieur et commandant à tous les esprits permettait de se mettre en capacité d’accepter le monothéisme prôné tant par les Évangélistes que par les Catholiques.

 

Tout ce que je viens d’exposer ici, les changements d’orientations politiques jamais très clairs pour les peuples businenge, la pression économique à laquelle ils se sont trouvés soumis en, finalement, moins de trois générations, jusqu’à l’apparition de nouveaux cultes, monothéistes mais pas seulement, Gran Gadu étant le primus inter pares dans le « panthéon » (si j’ose…) businenge, tout cela peut expliquer le niveau de crispation certain qui se cristallisa entre les deux guerres mondiales.

 

Lorsqu’éclatera le seconde guerre mondiale, le Suriname se sera trouvé depuis les années 30 confronté aux conséquences de nombreux événements :

  1. la dépression économique internationale, dont les effets se font sentir non seulement dans la zone côtière, mais également dans l’Intérieur.
  2. en 1931, la dernière grande société d'exploitation de balata, la Compagnie Balata, met la clef sous la porte et, parmi les plus de mille ouvriers licenciés, se trouvent trois cent six Businenge.
  3. les années suivantes, le souvenir des combats historiques entre les Bakra (les Blancs) et les Businenge remonte à la surface des esprits. On entend même, dans un rassemblement, la phrase suivante : « Vous pensez que Boni est mort, mais son esprit est encore vivant » ! Effectivement, 140 ans plus tard…
  4. cela n’avait pas échappé à la sagacité d’un certain Anton de Kom qui, pensant reconnaître un potentiel révolutionnaire chez les Businenge, tenta de les organiser, ainsi que les chômeurs pendant l’entre-deux guerres. Déjà depuis la Hollande, De Kom avait eu des contacts avec des chefs du mouvement ouvrier et les avait incités à mobiliser les Businenge.

 

Voilà, rapidement tracé, le contexte social occupant le Suriname au moment où la Hollande est envahie par l’Allemagne le 10 mai 1940.

 

Assimilation ou intégration ?

Depuis l’Émancipation, la vigilance que le gouvernement avait adoptée vis-à-vis des Businenge avait notoirement diminué jusqu’à être abandonnée aux missions chrétiennes. Il fallut que l'exploitation de ressources naturelles et le transport de fret prennent de l’importance pour ramener les Businenge dans le champ visuel du gouvernement.

 

En fait, depuis l’Émancipation, ce n’aura été que flux et reflux velléitaires entre « travail de civilisation » et abandon du bébé aux missionnaires et évangélistes chrétiens.

Dans un discours adressé au Granman Amakiti, le gouverneur déclara : « Trop longtemps déjà les Aukaner ont vécu à l'écart des autres habitants de la colonie, comme s'ils n'étaient pas liés par cette solidarité qui embrasse tous les hollandais. À présent, je souhaite changer cela ». Le projet était censé dispenser une formation agricole, un enseignement laïque et un service sanitaire.

Pour des raisons diverses, le plan avorté prématurément ne dépassera pas le stade expérimental et, au début de l'année 1926, L’agent de poste responsable du projet Van Lier fut licencié.

L'attitude du gouvernement était ambiguë : d'une part on plaidait en faveur du développement des habitants de l’Intérieur, et d'autre part les intérêts économiques, comme l'exploitation des ressources naturelles, devenaient des priorités prépondérantes. L’intérêt de l'Assemblée Coloniale finalement s'essouffla et des voix se levèrent pour déléguer le projet à la mission chrétienne, ce qui, soit dit en passant, était difficilement compatible avec l’un des objectifs du projet : dispenser un enseignement laïque.

 

Il faut préciser également que chez les Dyuka, dès le début, tout projet de développement « venu d’en haut » engendra de la méfiance. Ce qu’ils redoutaient par-dessus tout, c’est qu’un programme devienne prétexte à leur imposer des taxes. Les Djuka, comme les autres Businenge, avaient gagné, au fil de leur fréquentation des Blancs, la capacité à peser le pour et le contre des projets qu’on avait pour eux, par rapport à ce qu’on leur en disait.

 

On parlait d’État dans l’État… Un gouverneur, Van Hemstra, tempéra ce propos en 1923-24 : « […] Bien sûr, il faut néanmoins essayer de leur inculquer la notion de solidarité avec le reste de la population et de les retirer de leur isolement en stimulant leur civilisation. […] Le travail respectable de la mission chrétienne se trouve ici une tâche qui est et sera à l'avenir d'une grande importance ».

 

On dénonce, on s’interroge, on palabre… au final les solutions restent assez lointaines et sont abandonnées aux religieux.

 

Fouilles des pirogues au passage devant les postes de police, gestion approximative de l’état civil, désaccords sur les délais d’inhumation des morts, atermoiements sur le fait de faire payer ou non les soins médicaux, tentatives d’imposer des taxes pour port d’arme, tout cela n’était pas fait pour favoriser une quelconque intégration des Businenge.

Un autre motif de tension pouvait aller jusqu’à la contestation par le gouvernement de l’occupation de terres dont les Businenge estimaient être les possesseurs, ce qui, d’autre part, pouvait entraîner de surcroît des conflits avec les Amérindiens (comme dans les années 1930), qui voyaient alors les Marrons comme des envahisseurs. Là encore, la réponse gouvernementale surprenait par sa légèreté : « ces villages, campements et abattis font partie du domaine national ». Il fallut donc parfois frôler l’affrontement pour rappeler l’importance et la pertinence des droits coutumiers des Businenge et des Amérindiens sur leurs villages, kampu et abattis.

 

Une idée par contre faisait son chemin au gouvernement dans la période pré-seconde guerre mondiale : inciter les Businenge, à commencer par les déjà christianisés, à s'installer au nord des cascades. Il voulait habituer les Businenge à une vie de village ordonnée et les transformer en agriculteurs-commerçants, ce qui ferait augmenter leur importance économique pour le pays, à côté du transport fluvial et de l'exploitation forestière. De la sorte, une meilleure communication deviendrait possible, ainsi qu'une plus grande facilité de vente des produits agricoles – pourquoi même ne pas envisager l'exportation ? – de meilleurs soins médicaux, plus de chances de christianisation de la population et donc… CI-VI-LI-SA-TION ! Les Businenge qui demeureraient plus en amont des rivières seraient attirés d'eux-mêmes avec le temps.

 

Nous verrons plus loin comment, après la guerre, ces idées nouvelles se sont réalisées… ou pas.

 

La seconde guerre mondiale

L'invasion allemande le 10 mai 1940 en Hollande eut pour conséquence directe que le Suriname fut impliqué dans la Seconde guerre mondiale.

 

D'un point de vue international, le Suriname était important jusque-là surtout comme fournisseur de bauxite pour l'industrie de guerre nord-américaine. Dès le début de la guerre, en conséquence, deux mille soldats américains furent donc stationnés au Suriname pour protéger les mines de bauxite.

- En 1942 le Suriname accueillit, - si l’on peut dire – 146 prisonniers hollandais soupçonnés d’avoir des sympathies pour le NSB (Mouvement national-socialiste) qui furent internés à Jodensavanne, copiant en cela la politique pénitentiaire de transportation de la France en Guyane voisine.

 

D'un point de vue régional, on s’était inquiété de l'attitude du Brésil où s'étaient installés beaucoup d'allemands. Mais le grand voisin, qui voulait rester neutre au premier abord déclarera plus tard, en août 1942, la guerre à l'Allemagne.

- Il y eut également de l'inquiétude concernant la colonie voisine, la Guyane française où, entre juillet 1940 et mars 1943, le gouvernement colonial en exercice suivit la France de Vichy sous le Maréchal Pétain, collaborateur de l'Allemagne.

 

On ne peut pas dire que les Businenge se sentirent très concernés par ce conflit. Jusqu’à l’année 1940 où une patrouille militaire de cinquante personnes fit un voyage à Dritabiki, où le Granman Djuka Amatodya fut informé de l’existence de cette guerre et où on demanda son assistance pour l'organisation d'un service de renseignements rapide :

- Au cas où les Dyuka rencontreraient des étrangers, ils devaient en informer Albina et ne devaient en aucun cas les aider à descendre le fleuve.

- S'ils y étaient forcés malgré eux, ils devaient commettre des actes de sabotage en franchissant les sauts, bondir hors de la pirogue et l'abandonner.

 

Le Granman y consentit en rappelant que les Dyuka avaient déjà aidé à soumettre les Boni-Aluku vers la fin du XVIIIe siècle. Il promit en outre d'envoyer régulièrement des éclaireurs vers la frontière brésilienne pour inspection, en conformité avec les accords conclus.

On le voit, rien de bien actif n’avait été jusque-là demandé aux Businenge, sauf une tentative, peut-être, en 1942 d’embaucher des Businenge néerlandophones comme volontaires, ce qui fut un échec.

 

Que dire de plus ? D’un point de vue très global, la guerre mondiale semblait glisser sur les Businenge comme sur le plumage des oiseaux. Rappel des promesses de fidélité au gouvernement et bataille acharnée entre les Frères Moraves évangélistes (l’EGBS) et la Mission catholique pour la christianisation (des Matawaï notamment) furent sans doute les points de pression les plus remarquables pour eux.

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Après la Seconde Guerre mondiale, les premiers partis politiques voient le jour. Pour des raisons historiques, leur formation se fait sur des bases ethniques et religieuses. Les trois partis les plus importants, qui dès lors ont le plus souvent dominé la scène politique, sont le Nationale Partij Suriname (NPS, les créoles), le Vooruitstrevende Hervormings Partij (VHP, les Indiens hindous et musulmans) et le Kerukunan Tulada Pranatan Inggil (KTPI, les Javanais).

 

L'introduction en 1948 du suffrage universel aurait pu signifier que chaque personne adulte avait désormais le droit de voter. Cependant, dans la pratique, il en allait tout autrement. Pour pouvoir voter, on devait être enregistré. Or, la grande majorité des habitants de l’Intérieur n'était inscrite nulle part et était donc exclue de la participation aux élections. L’auraient-ils été que se serait encore posé le problème du déplacement pour se rendre sur les lieux de scrutin. Seuls des Businenge individuels, qui étaient inscrits et qui habitaient la zone côtière étaient en mesure de voter. Jusqu'à présent l'enregistrement des habitants de l'Intérieur laissait à désirer. À cause du désintérêt et de la négligence du gouvernement, ce n'est qu'en 1963 que les Businenge purent participer très largement aux scrutins. Il n’empêche que cette élection vit le parti NPS (pour mémoire, les Créoles) remporter une victoire éclatante, également dans les circonscriptions de l’Intérieur.

Le succès du NPS s'explique par sa position de parti au pouvoir, mais aussi par la faiblesse structurelle des partis Businenge et par l'élément ethnique. Étant au pouvoir, le NPS avait accès à plus de moyens, ce qui lui permettait d'être plus généreux ; en outre, le parti pouvait se servir de toutes sortes de facilités publiques, comme le transport. De plus, nombre de fonctionnaires administratifs appartenaient au parti. Un caractère typique de la politique surinamaise est ledit système de clientélisme : en échange de suffrages, on attend des prestations. Ainsi, les dignitaires de l'Intérieur conclurent des accords les plus bénéfiques possible avec le parti le plus généreux, et ce parti était le plus souvent le NPS.

Il n’est pas étonnant que la sympathie initiale qu'Aboikoni ressentit pour le NPS se soit transformée en aversion pour la politique en général, comme en témoignent les deux récits suivants, prononcés par lui en 1971 et 1982 respectivement : « On nous promet beaucoup de choses, mais ensuite on nous envoie balader. Les Businenge vivent à nouveau sous une forme déguisée d'esclavage. Par conséquent, nous ne sommes pas réellement libres […] La ville et l'Intérieur ne sont pas égaux. On dirait que les gens de la ville sont devenus blancs en nous menant à la baguette selon leur gré ».

Ce mode de pratiques étaient monnaie courante. Il ne s’agit pas ici de les montrer toutes, le livre est assez explicite à ce sujet et je me contenterai de vous y renvoyer.

 

 Le Suriname était devenu une région autonome du Royaume des Pays-Bas en 1954 avant d'accéder à l'indépendance en 1975, dans un calme relatif et une quasi-indifférence internationale. C’est surtout dans l’Intérieur que le trouble s’établit, car le gouvernement hollandais, à diverses reprises, était intervenu en médiation entre le gouvernement colonial et les Businenge. L’indépendance fut acceptée, c'est vrai, mais ne fut pas comprise. De plus, on n'oublie pas que les traités de paix ont été signés avec la Hollande et non pas avec le gouvernement du Suriname. En cas de crise on fait toujours appel à l’arbitrage néerlandais.

 

Moins de cinq ans après l’Indépendance, un coup d'État militaire eut lieu le 25 février 1980, il y a donc tout juste 40 ans, signant le début d'une décennie de pouvoir autoritaire marquée par l'exécution d'opposants politiques (massacres de décembre 1982, 15 personnes presque toutes civiles) et l'éclatement d'une guerre civile. Le processus démocratique sera rétabli à la fin des hostilités, en 1991.

Le responsable du coup d'État de 1980, Desi Bouterse, est cependant élu président de la République en 2010. Et chacun sait que, même sous le coup d’un mandat d’arrêt international, il est encore président de nos jours.

 

La guerre civile (1986-1991)

Je traiterai ici brièvement du conflit armé qui éclata en 1986 entre l'armée régulière et le Jungle commando. Ce qui nous intéresse ici n'est pas tant une reconstitution exacte des événements militaires, mais plutôt les conséquences de ce conflit pour les communautés de l’Intérieur. C’est donc ce à quoi je vais m’attacher maintenant.

S’il faut regarder les causes de la guerre, il faut en voir principalement deux fondamentales :

- L’appétit pour le pouvoir du Commandant Bouterse, qui cherchait à se l’approprier… y compris par des moyens peu démocratiques, ce qui a fait dire à ses opposants, au début de la guerre, que « le Suriname était l'une des dernières dictatures d'Amérique du Sud après le Chili et le Paraguay ».

- La frustration sans cesse grandissante des Businenge face à des changements institutionnels le plus souvent incompréhensible, incompréhension qui renforçait le ressenti qu’ils éprouvaient d’une contestation de leurs droits.

 

L’interdiction des partis politiques consécutive à l’autoritarisme de Desi Bouterse fut levée en 1985. De là, les citoyens du Suriname s’attelèrent à la rédaction d’une nouvelle Constitution.

L’année suivante vit l’éclosion d’un mouvement rebelle principalement recruté parmi les Businenge. Menés par Ronnie Brunswijk, jeune Djuka né en 1962, c’étaient les fameux Jungle Commando dont tout le monde a entendu parler.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1986, une bande de Jungle attaqua les postes militaires dont Albina. Lors de cette action, douze militaires furent pris en otages. Quelques jours plus tard, un communiqué fut présenté à la télévision hollandaise, où Ronnie Brunswijk proclama la fondation de l'Armée de la Libération autrement dit le Jungle Commando et annonça que les attaques avaient pour but la restauration de l'état de droit démocratique. La lutte aurait été déclenchée depuis un an déjà…

 

Au début du conflit, l'armée régulière avait lourdement sous-estimé la gravité de la situation : elle dut encaisser au début du conflit quelques défaites douloureuses et humiliantes. Il était évident que ces soldats n'étaient pas entrainés à la guérilla en forêt et ils se virent affublés du sobriquet de « soldats de la ville ». L'action la plus notoire du Jungle commando fut sans doute le dynamitage de trois poteaux de haute tension de la ligne de transmission entre Afobaka et Paranam en date du 25 janvier 1987, ce qui eut pour résultat que non seulement l'industrie de la bauxite fut paralysée, mais également que la capitale Paramaribo se trouva sans électricité pendant des mois et que toute l'économie s’effondra.

Le gouvernement Bouterse réprima brutalement cette insurrection en adoptant la tactique de la terre brûlée. Les Businenge, surtout ceux de Cottica et de la région du Maroni, devaient quitter leurs domiciles dans les 48 heures, après quoi les villages seraient totalement détruits. La guerre atteignit son niveau le plus ignoble avec les massacres dans la région de Cottica, où une cinquantaine de civils furent tués pour le seul village de Moïwana.

 

À la suite de quoi la Guyane se trouva de fait impliquée dans le conflit, puisqu’on évalue à entre huit et dix mille le nombre de réfugiés (douze mille selon la Cimade) dont un millier d’Amérindiens de Galibi, qui franchirent le fleuve pour tenter de se mettre à l’abri, parmi ces dix à douze mille, cinq mille au moins rallièrent la seule ville de Saint-Laurent qui passe ainsi de quelques sept mille habitants avant la guerre à treize mille six cents en 1990. C’étaient des réfugiés qui n’en eurent jamais que l’appellation et non le statut que la France refusera toujours, jusqu’à ce jour, de leur octroyer. Elle espère ralentir ainsi l'exode de l'autre côté du Maroni et surtout éviter que les immigrés déjà arrivés ne fassent souche. Enfin, les réactions des élus politiques guyanais auraient pu être provocatrices si la France avait accordé ce statut à quelques milliers d’immigrants, considérés comme indésirables par une majorité de Saint-Laurentais lorsque la commune voit son équilibre -population installée/population allogène- bouleversé. Rappelons que le statut de réfugié donne le même droit qu’aux nationaux en termes de droit du travail.

 

Une autre zone de turbulences vint également bousculer les relations de la France avec la junte. Compte tenu de la situation frontalière, les soldats du Jungle commando pouvaient y trouver refuge assez facilement en cas d'urgence. Dès le début de la guerre, l'armée régulière accusa la France et la Hollande de le soutenir. Or, ce n’était un secret pour personne que les gouvernements des deux pays n'entretenaient pas des relations très amicales avec le pouvoir surinamais.

D’ailleurs, comme suite à plusieurs appels aux Nations Unies par le biais de l’UNHCR, la junte accusa ensuite la CIA d’avoir affrété un avion chargé d’armes et d’une tonne de cocaïne pour le Jungle Commando… ce qui n’a jamais été ni infirmé ni confirmé…

 

Le traité devant mettre fin au conflit, dont les négociations avaient commencé en 1988, signé le 21 juillet 1989 par le gouvernement et Ronnie Brunswijk ne vit sa finalisation qu’en mars 1992 quand une commission de paix, instaurée par le gouvernement Venetiaan, reprit les négociations là où elles avaient été interrompues. Même si l’on ne peut pas nier que la lutte du Jungle Commando a bénéficié d'un appui, actif ou non, de l'Étranger, les causes de ce conflit ont pourtant été avant tout surinamaises.

 

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Quand nous parlons de développement, il importe d’être conscients qu'une politique qui vise un pays ne vise pas forcément les habitants de ce pays. Conduit-on une politique en termes d’occupation ou en termes de développement ? En d’autres termes, la bonne marche des institutions garantissant un commerce fécond doit-elle passer avant la bonne santé sociale du pays et de ses habitants ?

 

La politique de développement de l’Intérieur, comme elle avait été menée depuis l’après-seconde guerre mondiale, était basée prioritairement sur les objectifs économiques nationaux formulés par différents plans. Des projets de développement pour l’Intérieur seraient donc mis en place là où ils seraient, bien sûr, utiles pour l'économie nationale.

 

L’un des projets les plus importants qui portaient sur l’Intérieur après la guerre était le Projet du barrage de Brokopondo. Il nous semble assez significatif d’un développement économique exclusivement national pour qu’on le regarde de plus près comme un exemple très parlant. Pour preuve :

- L’objectif initial, en 1948, était d'augmenter le rendement des mines de bauxite pour l'économie nationale. Par la construction d'un barrage sur la rivière Suriname aux environs d'Afobaka, on pourrait garantir toute l'alimentation en électricité nécessaire à la transformation de la bauxite en aluminium et ses dérivés.

- Le 25 janvier 1958, le gouvernement surinamais et la multinationale nord-américaine ALCOA signèrent l'Accord de Brokopondo dans cet objectif, qui devrait être bénéfique pour les deux parties. Rappelons-nous que le Suriname était important comme fournisseur de bauxite pour l'industrie de guerre nord-américaine.

- Un effet collatéral assez fâcheux serait l'apparition d'un lac en amont du barrage, qui ferait disparaître sous l'eau à peu près la moitié du territoire des Saamaka. Environ six mille Businenge, répartis sur vingt-huit villages Saamaka et six villages Dyuka, seraient contraints de déménager. Ils se trouvaient devant un fait accompli où l'intérêt national avait prévalu sur l'intérêt de la population locale.

- La crise de confiance que les Businenge cultivaient de manière habituelle fut renforcée par le fait que ceux-ci ont été informés du projet alors que les travaux étaient déjà à un stade bien avancé.

 

Il s’ensuivit un train de promesses qui, comme dans la plupart des cas, n’engagent que ceux qui y croient :

- Création d’emplois stables ;

- Le barrage apporterait lumière et énergie ;

- De nouveaux villages seraient créés et l’isolement serait rompu par la création de routes.

 

De fait, la plupart de ces promesses ne fut jamais tenue. La création de « nouveaux villages » aboutit en fait à des déplacements forcés de populations, nommés pudiquement « transmigration ». De nombreux points de résistance s’organisèrent, des comités populaires furent créés.

 

En 1969, la crise ne passait toujours pas : la route promise entre Brownsweg et Pokigron n'avait toujours pas été construite, ce qui mettait en cause l’acheminement de vivres vers les nouveaux villages. Des villages de transmigration étaient toujours dépourvus d'électricité et d'eau potable (alors que le barrage était censé générer de l'électricité !), les villages sur la crique Sara étaient inondés à la saison des pluies et les villages au sud du lac subissaient les invasions de fourmis-manioc. Lors d'une réunion à Botopasi, on décida d'émigrer éventuellement vers la Guyane française si le gouvernement ne prenait pas de mesures adéquates.

 

J’ouvre une parenthèse : les plus lucides d’entre nous penseront sans doute aux déclarations prometteuses exposées aux populations de Guyane par un consortium multinational ces trois dernières années… Je ferme la parenthèse…

 

Avant de clore – provisoirement – mon discours, j’ai pensé qu’il serait intéressant de mentionner quelques « grands projets » non réalisés concernant l’Intérieur. Celui, notamment de construire deux barrages sur le Haut-Maroni et une centrale hydro électrique, au grand effroi des Djuka, sur le Tapanahoni.

Il aura fallu une prise de position forte de la Reine des Pays-Bas pour que ces projets n'aboutissent pas, à l'époque. 

Ceci est arrivé dans les années qui ont précédé la guerre civile. Depuis la fin de celle-ci, moins de trente ans se sont écoulés. Pour autant, de part et d’autre du Maroni, toutes les menaces envers les Marrons ont-elles disparu ? Entre Suriname et France ultrapériphérique, où en sont ces peuples, entre assimilation ardue et adhésion à des États-nations qui n’ont toujours pas su gagner leur crédibilité, donc leur confiance ?

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11/06/2020
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