Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

AU TEMPS DE L'ININI

23/03/2018

 

Quand l'Annam et la Cochinchine rencontraient la Guyane

Avec l'aimable autorisation de Geneviève Wiels, réalisatrice,

de RFO                                             

de FMC                                            

 

778.jpg

 

 

Par décret du 6 juin 1930, la colonie guyanaise est découpée en deux contre l’avis des élus locaux : la bande côtière dont le statut reste inchangé et l’intérieur (90% de la superficie de la colonie) dit « Territoire de l’Inini » qui est placé sous l’autorité d’un gouverneur, se trouve désormais soustrait à l’influence des politiques locales et doté d’un budget spécifique.

Il y aura cinquante ans l’an prochain, le Territoire de l’Inini disparaissait, au bénéfice d’un espace guyanais « homogénéisé », en 1969.

Il y a quelques jours paraissait dans le journal Le Monde cette annonce nécrologique :

779.jpg

 

Qui était donc ce Lucien Vochel ?

Né le 19 juillet 1919 à Évreux et mort le 14 mars 2018, est un résistant, puis un haut fonctionnaire français, préfet de région dans des régions importantes du territoire français, parmi lesquelles... La Guyane.

 

Pendant la seconde guerre mondiale il occupe les fonctions de secrétaire général de la mairie d'Évreux tout en agissant au sein de la résistance. Durant la IVe République, il entre dans l'administration. En 1947, il rejoint le Haut-commissaire de France en Indochine. De 1949 à 1951, il appartient à différents cabinets ministériels.

Il fait carrière ensuite comme conseiller de préfecture à Alger (1951), puis sous-préfet de l’Inini en Guyane (1952). Il s'y lie d'amitié avec le médecin et écrivain Bertène Juminer qu'il aide à mettre en place des structures sanitaires plus adaptées à la spécificité d'un tel territoire.

 

Voilà, pensons-nous, l'occasion de remettre un peu en lumière un épisode chaotique de l'Histoire de France en Guyane, qui montre bien l'absence de projet sur le long terme et les atermoiements de la politique coloniale de la France vis à vis de ses colonies, toujours pensée en termes d'occupation plus que de développement...

L'ININI, c'était quoi ?

Le territoire de l’Inini est une ancienne subdivision de la Guyane qui avait pour chef-lieu Saint-Élie. Il tient manifestement son nom de l’Inini, cours d'eau affluent du fleuve le Maroni, l'un des rares fleuves coulant globalement dans un sens est-ouest, alors que la plupart suivent un cours sud-nord.

Initialement créé par un décret du 6 juin 1930, le territoire de l’Inini recouvrait l'intégralité de la colonie de Guyane française, à l’exception de sa bande côtière. À sa création en 1930, il est peuplé d'environ 3 000 habitants, majoritairement Amérindiens (Wayãpi, Téko, Wayana), businenge (Aluku, Paamaka, Djuka) et Créole.

 

C'est de 1952 à 1956 que Lucien Vochel occupera les fonctions de sous-préfet de l'Inini avant de devenir ensuite secrétaire général du département de Grande Kabylie à Tizi Ouzou (Algérie).

 

L'Inini, un territoire ? une colonie ?

L'Inini a été créé par décret le 6 juin 1930  en amputant la Guyane française de la majeure partie de son territoire, la  Guyane se limitant alors à une petite bande côtière large de 20 km. Cette  décision était sans doute le reflet de la volonté du gouvernement de l'époque :  aménager une structure politico-administrative pour une colonie encore  économiquement sous-développée : l'arrière-pays guyanais possédait un sous-sol  riche en minerais (notamment de l'or) et était recouvert, sur des milliers de  kilomètres carrés, d'une forêt luxuriante qui ne demandait qu'à être exploitée.

Un pari sur l'avenir qui sera de courte  durée. Ce territoire réintègre administrativement la Guyane,  lorsque celle-ci devient un DOM (département d'outre-mer) le 19 mars 1946 mais  conservera un statut et une  administration spéciale jusqu'au 17 mars 1969, date de la réorganisation du  territoire guyanais.

 

 

Pourquoi un « Territoire de l'Inini » ?

La première réponse qui vient à l'esprit est sans doute  que l'Intérieur était dans les années 1920-30 une terra incognita qu'il ne semblait pas pertinent d'occuper ni trop vite ni de trop près. En tout cas, pas avant d'avoir fixé des structures politico-administratives fortes et opérationnelles. Ce serait le cas sur une bande côtière où se trouvaient sises les principales communes administratives de l'époque. Il fut donc décidé qu'on laisserait  provisoirement (!) l'occupation de l'intérieur aux « Primitifs », Amérindiens et Businenge, ainsi qu'aux Antillais pauvres qui arrivaient en Guyane (souvent depuis la Martinique et Sainte-Lucie) qui iront donc à la recherche d'or dans les criques en forêt profonde.

Le Territoire de l'Inini sera donc distinct de la colonie de Guyane dont il sera séparé par une frontière englobant les communes de Saint-Laurent, Mana, Iracoubo, Sinnamary, Kourou, Cayenne, Roura, Regina, Ouanary et Saint-Georges, le Chef-lieu en étant Saint-Élie.

L'Inini et la départementalisation

L'article 1er de la loi n° 46-451 du 19 mars 1946, dite de départementalisation, érigea la Guyane française en département. Mais ladite loi, tout comme le décret du 7 juin 1947, ne précisaient pas si le territoire de l’Inini devait ou non conserver un statut spécifique. Dans son avis du 9 mars 1948, le Conseil d’état précisa que « l'existence au sein d'un département d'un territoire ayant la personnalité civile et échappant à la compétence du conseil général est contraire à la loi du 10 août 1871 » et que « le décret (précité) du 6 juin 1930, qui n'entre pas dans la catégorie des règlements maintenus en vigueur en vertu de l'article 3 du décret du 1er novembre 1947, […] doit être regardé comme abrogé par ledit décret ».

Pour trouver une solution au problème soulevé par le Conseil d'état, une loi du 14 septembre 1951 précisa que le « Territoire » de l'Inini formerait désormais un « Arrondissement »du département de la Guyane. Cet arrondissement pouvait conserver la personnalité morale et être géré par un Conseil d'arrondissement composé de fonctionnaires (l'État jacobin se redonnait donc les moyens légaux de ré-occupation du territoire guyanais dans son ensemble; NdTémoin).

C'est sous l'exercice de cette loi que le sous-préfet Vochel exercera son administration.

L'article 1er de ladite loi précisait que ces dispositions s'appliqueraient de manière transitoire, durant une période qui n'excéderait pas dix ans. Dix-huit années plus tard, le décret 69-261 du 17 mars 1969 abrogea définitivement cette organisation territoriale. Le département de la Guyane serait désormais divisé en deux arrondissements de droit commun, Cayenne et Saint-Laurent en étant les deux chefs-lieux. Alors que jusque-là, la limite entre les deux arrondissements était tracée plus ou moins horizontalement, englobant les communes du littoral, au contraire, celle entre les deux nouveaux arrondissements créés en 1969 étaient séparés par une ligne nord-sud.

780.jpg

 

Quoiqu’il en soit, Lucien Vochel fut un honnête serviteur de l’État jacobin centralisé. La disparition du Territoire de l’Inini ne lui posait aucun problème car, assurait-il lors d’un entretien en 2001 : « J’ai pensé que, après quelques années de cohabitation entre les usages anciens et les usages nouveaux, on pouvait trouver un équilibre, et d’ailleurs, ça s’est passé très bien […] ».

 

Naturellement, chacun sait qu’il n’y a jamais eu de problèmes d’incompatibilité entre droit coutumier et droit français… Tchiiip !

 Consultez ici tous les livres dont le Témoin en Guyane est l'auteur !


08/04/2018
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 204 autres membres