Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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COMPRENDRE LA RADICALISATION DES JEUNES DANS LA VALLÉE DU MARONI - la chronique d'Olson (14-2)

01/07/2020

 

2. San yu e firi na yu libi no abi fustan te...

 

20-07-02 001.jpgLes modalités des prises en charges sur lesquelles je reviendrai ultérieurement sont celles d’un long et patient accompagnement où la balnéo-phytothérapie ainsi que des séances d’entretiens transculturels réguliers sont proposés. Il s’agit souvent aussi d’engagements collectifs lors par exemple de travaux revalorisant la communication communautaire (construction de pirogue, etc.).

Amawie et Nero dans leurs histoires bien connues et souvent racontées lors des veillées avant la télévision comme des contes épiques exacerbant la violence contre les symboles de ceux qu’ils désiraient atteindre et détruire : Dieu unique, le Granman serviteur du Roi des Blancs, les Bakra, leurs institutions, leurs églises, etc. Ces figures historiques restent témoins d’un mal-être profond dans l’identification de soi et de son estime. Un mal-être, une mal-insertion aujourd’hui hélas reproductibles selon les contextes et les situations contemporaines : inégalités, discriminations, etc.

 

Sur le fleuve de nombreux rites magico-religieux tendent à domestiquer les manifestations dangereuses et nuisibles pour le groupe. Tous ne sont pas transmissibles ni reproductibles en dehors des villages claniques ou par des étrangers à la communauté. Il s’agit ici de psychothérapies communautaires validées par des années de pratiques sociales.

Les prises en charge dès les « repérages » (parentèle, Autorités coutumières, Force de l’ordre, enseignants, etc.) tendent à répondre à de nombreuses situations que ce syndrome diagnostique comme éminemment perturbatrices à terme pour le sujet et la société (vols, viols, destructions diverses) D’autres manifestations pathologiques dans cette même grille de lecture transculturelle pouvant d’ailleurs se révéler, par exemple ici beaucoup plus difficile à domestiquer et encore mal évalué : le syndrome dit de Dyogoruba.

 

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Ce syndrome est l’expression hélas déjà trop tardive de cette pathologie transculturelle puisque on le sait après l’examen de nombreux cas, essentiellement exaltée en milieu carcéral. Ici encore, il s’agit d’une résistance intrinsèque de certains individus à toute discipline, toutes acculturations socialisantes, voire éducation exogène à la communauté d’origine. Ce syndrome est souvent diagnostiqué de façon précoce chez les décrocheurs de nos quartiers, voire chez les « petits braqueurs » impénitents et autres...

Enfin il convient de savoir que le syndrome de Amawie et Nero débouche le plus souvent sur un comportement présentant des aspects culturels particulièrement troublants comme les manifestations de « retour des morts », de possession d’Ancêtres ou d’entités tutélaires tels que les Nenseki. Ce syndrome lui aussi bien identifié par les tradipraticiens semble proche, selon les psychiatres, de pathologies schizophréniques, dédoublement de personnalité et délires de persécutions.

 

Pour l’Histoire et la statistique sachons qu’Amawie et Nero, après avoir assassiné le Granman Dofin et de nombreux étrangers, religieux entre-autres, termineront leur existence comme les premiers d’une longue liste de ce que nous appellerons aujourd’hui des « terroristes opportunistes » vaincus par les forces légales après trahisons diverses. Sans doute, et il s’agit là d’une réflexion douloureuse - quelles qu’aient pu être les motivations réelles des uns et des autres parmi les quelques centaines de jeunes gens de la vallée du Maroni ayant péri lors des accrochages violents de la période 1986/92 au Suriname et comme de nombreux autres à leur suite - il est bien évident que le syndrome qui porte le nom de ces deux figures historiques est la manifestation pathologique récurrente dans la vallée d’une jeunesse totalement désorientée.

Dans le bas-Maroni, des personnages mythiques – et il en est là-aussi beaucoup d’autres témoignant de la résistance au mal-être, à la précarité et à la mal-insertion – sont devenus des apports transculturels à la compréhension de notre société actuelle et de ses maux et souffrances d’origine psycho-sociale.

Les réponses thérapeutiques et les stratégies de nos tradipraticiens sont elles aussi toujours dans la lignée de celles que les anciens proposaient à ces jeunes rebelles d’hier comme d’aujourd’hui. Il sont des dizaines de jeunes, d’adolescents et de jeunes adultes originaires des sociétés issues du marronnage, mais ce ne sont sans doute pas les seuls, envahis par ces images nées d’irrésistibles visions d’eux-mêmes, insoumis. Il n’est pas toujours nécessaire d’accuser la télévision, les systèmes d’éducation. Nos prisons sont pleines (et quelques services psy aussi) de ces jeunes insoumis de nos communautés dont les souffrances psychiques sont une incontestable manifestation de leur mal-insertion.

San yu e firi na yu libi no abi fustan te san yu e fustan fu yu libi e lasi en firi.

 

Ce que tu ressens de ta vie ne te permet pas de le comprendre jusqu'à ce que tu comprends de ta vie te libère du simple ressenti.

Tout cela est-il bien compatible avec un processus d’assimilation tel qu’objectivé par la loi de départementalisation ?

Je décris ici l'assimilation comme un processus qui permet à un individu ou une communauté minoritaire de s'incorporer à un groupe social plus large ou dominant, en adoptant sa culture et ses fonctionnements sociaux. Deux éléments sont ici à prendre en compte :

- tout d’abord, les Marrons représentent un risque pour l’ordre social en ce sens qu’ils sont attachés à la liberté comme à une valeur sacrée.

- ensuite, parce que la mémoire de la première abolition, suivie du rétablissement de l’esclavage, quelques années plus tard a été transmise, génération après génération, ce qui donne deux bonnes raisons, donc, pour se méfier des lois des Blancs.

 

Cependant, il est bien évident que le rapprochement des institutions métropolitaines apporta le confort lié à la situation d’appartenance. Des aides sociales arrivèrent peu à peu qui, si elles n’étaient pas à la hauteur de celles octroyées dans l’Hexagone, ne pouvaient qu’attiser les envies.

Quelques projets technologiques suivirent, puis, de manière définitive, l’implantation du centre spatial de Kourou (1964-1968) détermina l’arrivée de produits de consommation importés de la métropole, destinés tout d’abord aux ingénieurs et salariés du centre, mais qui rapidement furent diffusés vers toute la bande côtière. Dans cette conjoncture, il devenait difficile de résister à ce qui s’apparentait de plus en plus à un miroir aux alouettes, d’autant que le début de généralisation de la scolarisation favorisait, par le truchement des enfants, la circulation de confidences sur l’arrivée de nouveaux produits, de nouveaux mets inconnus, etc.

Kwadjani 10f.jpgComme je l’ai écrit plus haut, les Marrons sont attachés de manière vitale à la notion de liberté mais tous ces nouveaux biens de consommation, présents de plus en plus massivement depuis les années 1980 sont bien tentants… Nous allons assister, dès lors mais surtout depuis la fin de la guerre civile du Suriname (1991) à des changements de comportement qui peuvent sembler radicaux de prime abord, tels que la fréquentation très régulière des villes par les femmes se rendant au marché, ce qui amènera d’autres effets induits : l’adoption de nouveaux vêtements (tee-shirts, corsages) afin de se couvrir la poitrine devant les Bakra (les Blancs), la consommation plus régulière de produits sucrés importés, l’achat plus régulier de petit électroménager… Pour les hommes businenge, l’arrivée progressive des voitures permettra peu à peu de parcourir de plus longues distances pour aller jober, également pour trouver une épouse dans un village plus éloigné… Et nombre d’autres comportements qui participent grandement du principe de plaisir, auquel tout homme et toute femme businenge sont très attachés. Dès lors, l’enjeu évolue et l’objectif devient : « comment jouir de ces choses apportées par les Blancs sans changer ma vie ? »

 

C’est ainsi que l’on devient expert en stratégies de contournement.

20-07-02 004.JPGIl me faut ici nuancer ce propos. Les codes moraux des Businenge sont très différents de ceux en cours en Europe occidentale. Le regard que l’on portera sur tel acte ou tel comportement en fera soit une stratégie de contournement soit un acte déviant. Pour illustrer cela, nous présenterons deux exemples : tout d’abord, les accommodements entre droit traditionnel (coutumier) et droit civil en ce qui concerne ce qui peut sembler soumission à des codes et comportements sociaux venus d’ailleurs tels que le mariage, la sédentarisation et la consommation (le consumérisme ?).

 

Je traiterai donc de cela dans ma prochaine chronique.

Olson Kwadjani 

 

 Retrouvez bientôt la prochaine chronique d’Olson sur Un Témoin en Guyane
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02/07/2020
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