Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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L'ÎLE DES RÊVES ÉCRASÉS

18/05/2013

Chantal T. Spitz

La pensée coloniale en déconstruction (1)

 

 

9782915654288FS.jpgCe roman raconte l'histoire d'une femme et se fait l'écho d'une identité métissée dans une Polynésie violente, doucement douloureuse, mais férocement poétique. Le personnage principal porte plusieurs noms, Victoria, côté papa'a, et 'Aiu, côté tahitien comme le livre a reçu plusieurs titres. « Elles » sont celles qui ont construit cette vie, Chantal Spitz, l'auteure leur offre une existence, et son titre souligne l'importance de ces femmes : grand-mère, mère, grands tantes et enfin la plus humble, servante et mère nourricière. Ce livre est aussi « Terre d'enfance » car Victoria-'Aiu, comme peut-être Chantal Spitz, porte à jamais en elle le monde polynésien et l'enfance, source de douleurs et de mots, qui façonne le chemin jusqu'au terme de la vie. Avec ses tendresses et ses bonheurs, ses histoires et ses larmes, ses peurs et ses rêves, ses chagrins et ses colères, ses rencontres et ses fardeaux. « À deux encres », l'écriture métisse est alors un cri, une errance, une fureur qui transperce la terre, le lien aux ancêtres, les refus, celui de l'autre, comme celui d'être refusé par l'autre. Somptueuse, elle s'empare des mots français et tahitiens pour les nouer, romance le flux du discours du orero, poétise la prose, se joue des néologismes et apporte sa version polynésienne de la construction du verbe français.

Le propos de Chantal Spitz est aux antipodes de la sublimation aveugle du passé qui placerait l'avenir du peuple polynésien dans un retour à des temps mythiques. Dans un discours prononcé le 26 juin 2008 devant l'Assemblée de Polynésie, elle dénonce, avec le lyrisme et la fermeté qui caractérise ses prises de parole :

le risque de tourner le mépris de nous-mêmes en conflits fratricides,

le risque de succomber à la mythisation des origines la célébration de racines imaginaires l'exaltation sectaire de la culture traditionnelle,

le risque de substituer à la mythologie forgée par le colonisateur une contre-mythologie « un mythe positif de [nous]-mêmes » nous engageant à notre tour sur le chemin d'une nouvelle désidentification.

nous sommes là pour un espoir une histoire une mémoire,

nous sommes là pour deux mots qui posent notre historicité avèrent notre temporalité nous mettent en sonorité :

résistance, résignation

ni l'un ni l'autre, et pourtant l'un et l'autre.

 

Née en 1954 à Paofai, Chantal T. Spitz vit actuellement à Huahine. Elle signe avec L'île des rêves écrasés, le premier roman écrit par un Polynésien. En 2002, aux éditions Te Ite, elle publie Hombo, transcription d'une biographie, en 2006, Pensées insolites et en 2011 Elles, terre d'enfance, roman à deux encres.

Tour à tour institutrice, conseillère pédagogique et conseillère technique au Ministère de la Culture, aujourd'hui à la retraite, elle milite depuis de nombreuses années contre un néo-colonialisme insidieux fait de réécriture de l'histoire et de perpétuation d'un mythe qui fige les Tahitiens dans une caricature de bon sauvage et autres vahine lascives, permettant à chaque Autre de faire l'économie d'une rencontre réelle avec un peuple tant écrit d'encres occidentales.

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La publication, en 1991, de L'île des rêves écrasés, a suscité de nombreuses réactions dans la société tahitienne, variant des félicitations les plus élogieuses aux condamnations les plus frénétiques. De courriers anonymes en appels non identifiés, la violence des attaques a été à la mesure des désordres que la lecture de ce roman a provoqués, à une époque où le conformisme tenait lieu de pensée.

 

L'île des rêves écrasés, roman

Chantal T. Spitz

Ed. Au vent des îles, 2008

ISBN : 9782915654288

 



18/05/2013
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