Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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LA VIANDE LA MOINS CHÈRE DU MARCHÉ C'EST LA VIANDE SANS-PAPIERS...

09/11/2013

Témoignage

 

J'ai souhaité ici donner la parole à une personne étrangère, résidant en France (Guyane). Ramir est brésilien et réside en Guyane depuis suffisamment longtemps pour maîtriser la langue française en plus du portugais brésilien.

Ce qui m'a fait apprécier ce texte, c'est qu'il ne parle pas de lui, mais qu'il met de côté sa propre souffrance pour regarder et attirer notre regard vers celle des autres. Merci, Ramir !

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En citant le morceau « A Carne » (la viande), la chanteuse noire brésilienne Elsa Soares constate l'héritage de l'esclavage : « a carne mais barata do mercado é a carne negra » (la viande la moins chère du marché c'est la viande noire) elle dénonce la misère vécue par la population noire au Brésil.

J'en profiterai, pour ma part, pour évoquer une autre situation difficile.

 

À la fin de l'esclavage mis en place par les Européens nous avons eu un beau sentiment d?avoir trouvé enfin un moment de paix, où la dignité de l'être humain serait enfin respectée puisque finalement tous sont « libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité », comme le dit la déclaration universelle des droits de l'homme dans son tout premier article. Mais ce n'est pas le cas. Malgré cet accord théorique, les pays européens, notamment la France, exploitent discrètement un nouveau genre d'esclavage : la précarité administrative.

La « précarité administrative » ou plus connue comme « les sans-papiers » est le nouvel esclavage des pays riches et de la France. Il se glisse dans la loi et se justifie par la « crise » ou par la « priorité des citoyens français dans le marché du travail ». Au final nous avons une France qui est à la fois aveugle aux souffrances de ces individus et toute puissante pour « maîtriser les flux migratoires » qui pourraient, sinon « détruire la France avec les milliards d'Euros qui sont envoyés à l'étranger chaque année »? Et des Français qui dénoncent la « perte de l'identité vraie de la France » par « l'invasion de cultures et religions étrangères » (citations de Marine Le Pen).

[...] Les pays européens, après avoir colonisé l'Amérique, l'Afrique et l'Asie, [...] expulsent à présent des individus qui quittent ces terres des anciennes colonies maudites pour les démunis et vont chercher la vie ailleurs, où elle pourrait être supportable, où l'on pourrait bénéficier d'une chose étrangère appelée « droit ».

Dans cette démarche, la misère se laisse séduire par les promesses d'une vie meilleure, où l'on pourrait élever ses enfants, où ils pourraient faire des études, où il y aurait un hôpital avec de la place, où l'on ne ferait pas que travailler (et se cacher), mais où l'on aurait du temps pour jouir de la vie que nous recherchons avec et pour ceux qui nous sont chers.

Guyane française ! Voici l'Eldorado, le joyau de l'Amazonie, le royaume du rêve de tant d'immigrés amazoniens et caribéens qui n'avaient plus rien à perdre mais tout à gagner! C'est vers ce pays qu'ils se déplacent, prêts à tout subir, à tout faire, à tout accepter pour ne plus aller là où la vie n'est pas bonne. Convaincus par des promesses de «régularisations», de cartes de séjour qui leur seront attribuées pour reconnaître leurs efforts, leur présence dans l'enfer d'un camp d'orpaillage ou d'un chantier de construction civile sans même être rémunérés (parce qu'ils n'ont pas d'autorisation de travail !) et souvent dans des conditions de vie minables : la dengue, le paludisme, la nourriture périmée et la terreur permanente de la Police Aux Frontières (la PAF) qui arrive comme les anges de la mort, les hommes blancs et beaux qui les jettent du paradis à l'enfer, coupables du pêché d'avoir désiré une vie digne, tout en sachant très bien que le risque est fort que leur propre patron appellera la PAF une fois le chantier terminé ou l'or épuisé.

Il est une situation encore plus fragile : celle des femmes. Elles qui viennent et qui se cachent dans les villes comme Cayenne et restent coincées au fin fond du petit appartement d'une cousine ou d'une amie d'enfance qui est venue avant. Ces femmes ont pour obligation d?être attirantes et belles (c'est leur seule monnaie d'échange). Il y a celles qui sont prises pour travailler en tant que femmes de ménage chez les riches de ce pays, de belles dames créoles couvertes d'or comme des reines ou pour des hommes importants de la politique ou des affaires. Malgré cette opportunité il faut rester discrète, cachée dans son coin, effrayée de chaque fourgon qui passe jusqu'au jour où le patron se rend en Préfecture demander ses papiers. Tant que cela ne vient pas il faut qu'elle soit patiente, il faut comprendre quand le patron ne paye pas, il faut comprendre quand il a envie de la toucher, il faut comprendre qu'il faut être infirmière, psychologue, cuisinière et mère des enfants des autres tout à la fois. « Un jour le papier arrivera », disent-elles, en pensant à la « grâce de Dieu » qui, pensent-elles, ne les a jamais abandonnées.

Elles vivent dans l'attente d'un prince en armure blanche qui viendra les sauver de cette petite vie odieuse. Pour cela elles chantent comme des sirènes, elles apprennent à danser, elles sont des sex-machines, des geishas qui servent des caïpirinhas gentiment en attendant le jour où un jeune de l'armée, un homme en chemise couteuse, un autre avec son gros 4x4 ou sa voiture plus chère qu'une maison viendra les épouser et leur donner une vie paisible éloignée de toute humiliation.

 

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Voici les nouveaux esclaves de la France. Ils sont noirs, blancs, amérindiens, jeunes, vieux, des hommes, des femmes, des travestis, des familles, des bons-à-rien, des hommes-à-tout-faire, des femmes de ménage, des caissières, des serveuses, des prostituées et tous ceux qui acceptent le pire travail, celui qu'aucun Français, quelle que soit son origine, métropole ou DOM-TOM, n'accepterait. Ces immigrés ne connaissent pas les Valeurs de la République puisqu'elle-même se refuse à eux. Ils ne comprennent pas la liberté puisqu'ils doivent se cacher. Ils ne connaissent pas la fraternité car ils sont différents. Ils ne savent ce qu'est l'égalité parce qu'ils sont pauvres. S'ils participent à tout, s'ils sont dans la société derrière chaque bâtiment, chaque bijou en or, chaque maison et résidence propre, chaque repas bien fait et chaque soirée de folie avec une belle fille de l'Amazonie, ils travaillent mais ne jouissent pas de leurs efforts.

 

Les nouveaux esclaves sont là. On les voit mais personne ne les regarde. La viande la moins chère du marché est la viande sans-papiers...

 



09/11/2013
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