VIOLENCE ? DE QUELLE VIOLENCE PARLE-T-ON ? (1) - Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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VIOLENCE ? DE QUELLE VIOLENCE PARLE-T-ON ? (1)

21/10/2012

Un état des lieux social de l'Ouest Guyanais

 

En octobre dernier, le seul quotidien-papier de Guyane, dont le principal fonds de commerce est le braquage nocturne de stations-service et dont le coeur de cible lectorale est cayennais, citait :

« Dès qu'une équipe de basket se rend à Saint-Laurent pour jouer, soit elle perd, soit le match est interrompu pour bagarre ou autres... À bon entendeur, salut ».

La problématique est posée. Elle demande tout de même à être décryptée.

 

0618.JPGCette remarque peut à elle seule résumer un certain nombre de faits récents ou moins, survenus dans quasiment l'ensemble des communes de l'Ouest guyanais, qu'il s'agisse de bagarres, d'accidents ou de délinquance. Par le gros bout d'une lorgnette placée devant un œil qui ne parcourrait que la surface des choses, les faits divers de ce type vont prendre le pas sur le reste des événements locaux, voire les gommer tout à fait, jusqu'à nous persuader que l'Ouest guyanais, c'est le Bronx. De tels faits ont deux points communs, il est vrai : ils sont violents d?une part, d'autre part ils sont en quasi-totalité perpétrés par des jeunes. Si l'on considère qu'au minimum 50% de la population a moins de 20 ans dans cette région ce n'est pas étonnant. Mais au-delà des statistiques le malaise est considérable, en progression, et vraisemblablement durable.

 

Un rappel historique

En quelle année sont nés les jeunes qui ont 25 ans en 2012 ?

En quelle année la guerre civile, « en face », a-t-elle pris fin ?

« La France et le Suriname ont une frontière fluviale (Maroni) de 520 km. La guerre civile a provoqué l?afflux en Guyane de réfugiés surinamais, noir-marrons de l'intérieur, dont des milliers sont restés. Depuis la réouverture de la frontière (décembre 1991), les courants d'échanges traditionnels ont pu reprendre[1] ».

« À aucun moment la France n'a voulu [leur] accorder le statut de réfugié : les Surinamais ne sont que « des personnes déplacées à titre temporaire » et, du fait que ce déplacement est temporaire, il n'apparaît pas nécessaire aux autorités de leur octroyer le statut de réfugié, statut avantageux à plus d'un titre, puisqu'il accorde quasiment les mêmes droits que les nationaux, par exemple le droit au travail.

Les raisons de ce refus sont multiples. La France peut vouloir éviter l'afflux d'une population dont une fraction est armée, de façon à assurer à la base spatiale de Kourou le calme et la sécurité indispensables à son fonctionnement. De plus, en refusant, jusqu'à ce jour, l'octroi du statut de réfugié, elle espère ralentir l'exode de l'autre côté du Maroni. Enfin, les réactions des élus politiques guyanais pourraient être violentes si la France accordait ce statut à neuf mille immigrants, ressentis comme indésirables par une majorité de guyanais, et surtout de Saint-laurentais dont la commune [à ce moment-là] regroupe cinq mille habitants et héberge environ cinq mille réfugiés.

Ce refus d'accorder le statut de réfugié conduit la France à refuser la prise en charge [de ceux-ci] par le Haut Commissariat aux Réfugiés. Ainsi, assume[-t-elle] la totalité des frais de fonctionnement (hébergement, nourriture, soins médicaux?), qui se sont élevés pour l'année 1987 à 52 millions de francs et dont 36 ont été dépensés dans le département de la Guyane[2] ». Cette situation sociale, médicale et politique aura duré six ans, plongeant Saint-Laurent-du-Maroni et ses environs dans une situation difficile, notamment pour l'Hôpital André Bouron, qui mit des années à se re-stabiliser sur le plan financier.

Mais il n'y a pas que l'hôpital qui ne s'en remet pas. L'alternative pour ces personnes déplacées, une fois le conflit calmé, était le retour ou l'assimilation.

Le retour

07-10-30-045-copie-1.JPGIl était très difficile, pour deux raisons principalement.

Tout d'abord, la peur d'une instabilité pas toujours résorbée, des troubles éclataient parfois insidieusement, parfois des années après la fin du conflit. Les règlements de compte, mais aussi toutes les convictions relatives aux yorka[3] qui peuvent soit protéger soit menacer ceux qui auraient la mort d?une personne à se reprocher (ce qui, en temps de guerre, est plutôt courant...) participaient de cette logique.

La seconde, c?était la différence de niveau de vie entre les deux régions. Les personnes déplacées avaient fait souche, élevé ou mis au monde des enfants. Rappelons que le bassin du Maroni n?est pour ces populations qu?une seule région, liée au marronnage, et que, dans chaque clan, chaque bee, c?est la femme qui est maîtresse du choix de la terre où va s?établir son lignage. Des pères, des maris, des frères sont partis, parfois ne sont pas revenus. Pour des raisons évidentes de vie meilleure (ou supposée telle) on aura choisi de rester.

Là se trouve l'endroit où le bât blesse : des personnes sont déplacées, en situation illégale (voir plus haut). Les causes du refus de l'État français de leur accorder un statut se sont toutes révélées erronées : éviter l'afflux de population, ralentir l'exode : ils sont venus, ils sont restés ; la population de Saint-Laurent passe du simple au double. Calmer l'hostilité des élus guyanais : ceux-ci sont impuissants à échapper à l'emprise de leurs électeurs, cela d'autant plus que pour des raisons évidentes de popularité on n'hésite pas à désigner l'Autre, le plus démuni que soi, comme responsable d'une situation économique exsangue (voir plus haut) et d'une situation sociale ressentie comme anxiogène.

Pas de travail, pas de formation, peur de l'Autre, système éducatif insuffisant pour accueillir tous ces enfants, non francophones, en plus. La spirale de l'exclusion est en place.

 

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Photo : Libération


[1] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo/suriname/la-france-et-le-suriname/

[2] Sophie Bourgarel, in Revue Européenne des migrations internationales, vol 5 - n°2 ? 1989

[3] Esprits des défunts qui peuvent soit protéger soit, s?ils le veulent, menacer et nuire.

à suivre...



21/10/2012
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