CHASSE AUX GARIMPEIROS - Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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CHASSE AUX GARIMPEIROS

11/03/2014

Jacareacanga, Pará (Brazil)

Lunaé Parracho

Traduction : Joël Roy

Source : Reuters

 

Un drame de l'époque moderne, que l'on dirait tout droit tirée du XIXè siècle ; des hommes menacés d'arcs et de flèches, dans ce que l'on désigne parfois comme la « plus vaste démocratie du monde ». Mais comment en est-on arrivé là ?

 

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« Nous te demandons de ne pas venir », me dit l'un des Munduruku depuis le cercle d'une dizaine de guerriers où il se tenait. Ils craignaient que je les retarde si je les accompagnais dans leur marche de quelques six heures en forêt en direction d'une mine d'or clandestine exploitée par des étrangers à leur territoire. Elle devait être la cinquième mine démantelée par les Munduruku, habitant au Brésil la forêt humide dans l'État occidental du Pará. Cette région est riche en ressources naturelles et passe pour être à la pointe du pays en termes de potentiel d'expansion économique.

Un autre guerrier, voyant ma contrariété d'être pris pour un poids par le groupe s'approcha et tenta de soulager ma déception. « Nous prendrons des photos pour toi » dit-il, désignant deux jeunes indiens munis d'appareils compacts. « Ou bien tu peux leur prêter ton appareil ». Je songeai un moment à lui dire que mon appareil était comme l'arc et les flèches dont il était armé ; je ne pouvais m'en séparer. Au lieu de ça je décidai de ne rien dire et je les saluai de la tête pour leur souhaiter bonne chance. À ce moment ils voyaient les plaies de mes pieds et mon aspect pouvait ne pas inspirer grande confiance. Je venais de passer les dix jours passés à arpenter la jungle avec eux afin d'aller démanteler d'autres mines clandestines.

 

003-copie-1.jpgLes Munduruku se sont rendus dans la capitale du Brésil l'an passé pour demander au gouvernement le retrait des mineurs non-indiens de leur territoire. Une éventuelle décision de justice devant prendre plusieurs années plusieurs années ils se sont donc déterminés en faveur de leur propre intervention et de chasser les miniers illégaux par leurs propres moyens. La décision fut prise pendant une assemblée regroupant plus de quatre cents guerriers et chefs. Ils ont demandé le soutien du FUNAI (Fonds brésilien pour l'aide aux populations indigènes) dont le Bureau leur a garanti une aide sous la forme de pirogues et d'essence.

 

004.jpgDans un pays aussi vaste, une telle opération aurait pu prendre des mois, sans ces pirogues et ces moteurs de 40 ch. Au contraire des Indiens qui manquent d'équipement les Garimpeiros disposent d'avions mono-moteur pour importer leurs équipements et évacuer l'or hors zone.

Connus pour leurs menaces vis à vis des communautés indiennes et les accords passés avec des représentants peu regardants, les orpailleurs exploitent les Munduruku depuis des décennies. C'est patent au vu des larges saignées infligées à la forêt pluviale et de la pollution des criques au sein du bassin fluvial de la rivière Tapajos. Il est bien connu également qu'ils exploitent les Indiens en leur faisant accomplir les plus durs travaux.

 

005.jpgEn plus d'expulser les chercheurs d'or, les Munduruku saisissent aussi leurs machines. « Elles seront inoccupées pendant un mois », me dit alors le chef Paigomuyatpu Manhuary. Après cela on décidera soit de fermer leur mine, soit de travailler au profit de la communauté dans celles situées dans les endroits où la jungle a déjà été dégagée.

Paigomuyatpu m'expliqua en outre que la majorité de son people ne voulait pas d?autre activité d'orpaillage en territoire indien, même si nous devons tenir compte du problème du manque de ressources. Il ajouta que divers projets alternatifs leur étaient proposés, comme l'agriculture écologique ou l'apiculture, mais que jusquà présent ils étaient restés à l'état de papiers entassés dans les bureaux de la Funai.

Selon leur fonctionnement traditionnel, les Munduruku prennent habituellement du temps pour prendre les décisions importantes. Ils avancent dans leur réflexion pas à pas.

 

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Ce « concept de la lenteur » se décline dans une ancienne légende munduruku, me glissa un jeune guerrier du nom de Buoy Dace. Cela raconte l'histoire d'une tortue qui mena une course effrénée contre son adversaire le tapir et réussit à le battre bien qu'il fût plus gros et plus rapide qu'elle. Le plus petit était désavantagé au départ, mais sa persévérance luit permit de remporter la victoire. « C'est le mode de vie tortue », conclut Buoy. « C'est pour ça que nos peintures corporelles représentent une carapace de tortue ».

 

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Après pratiquement deux années passées avec les Munduruku, c'est bien là l'impression la plus forte que j'ai conservée d'eux : ils ne lâchent rien et ne se laissent jamais intimider.

 

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Les Munduruku continuent à protéger leur territoire malgré les menaces de mort qu'ils reçoivent du leader des orpailleurs sauvages. Connu sous le surnom de Tubaïna, ce chef mystérieux est très redouté. Les Indiens le croient soutenu par un groupe de bandits bien armés.


010.jpgL'atmosphère est tendue dans toute la région. Les Mundurukus savent qu'il existe une liste de leurs chefs menacés de mort. Le cacique d'un village à qui j'ai rendu visite m'a informé qu'il avait fait bloquer la piste locale avec des rondins et des pierres dans la crainte d'un attentat qui pourrait être perpétré contre lui.

Difficile, dans ces conditions, de savoir ce qu'il pourrait réellement advenir ; j'arpentais les rues en hâte. Une nuit, à Jacareacanga j'ai été suivi par deux mineurs que je me rappelais avoir photographiés lors de leur extrusion par les Indiens d'une tranchée qu'ils avaient creusée le long de la rive.

 

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À tout hasard, je décidai de quitter mon hôtel et de passer la nuit dans une maison où séjournait un groupe de guerriers indiens. Lorsqu'ils se sentent menacés en ville, les Munduruku prennent soin de ne jamais marcher seuls. Un des guerriers reçut des menaces de mort. Paigomuyatpu, m'assura que « Même si je suis seul, les esprits des guerriers m'accompagnent ».

 

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013.jpgLe programme pour le lendemain était de continuer la recherche de mines. L'accès en est difficile, même pour les Indiens habitués à la forêt. Ce ne sont que criques étroites, arbres tombés bloquant les ruisseaux où les bateaux doivent être portés, jungle marécageuse dense et beaucoup de boue épaisse dans les zones ravinées par les mineurs. Les insectes sont partout, y compris un moustique minuscule qui laisse des taches de sang séché là où il a mordu.

 

 

À l'occasion, la marche s'interrompait pour un court moment de chasse au singe qui sera dégusté grillé au feu.

 

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Lorsqu'on trouve un petit singe, celui-ci est emporté pour être élevé. L'un des hommes m'avoua : « on ne peut pas laisser un petit seul dans la jungle ».

 

 

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À chaque village rencontré, les guerriers prennent le temps d'exposer leur mission à leurs frères. L'on passe des soirées à danser sur les chants traditionnels entonnés ensemble, collectivement.

Quelqu'un me dit : « Atakoi mo kai bo », ce qui signifie littéralement : à la recherche du droit chemin. Plus tard, ce fut le guerrier Paigomuyatpu qui m'aida à pénétrer plus avant le sens de l'expression, mais tout en générant d'autres doutes. Il a répété « atakoi Mo kai bo » lentement et m'a expliqué plus finement que cela signifie, « nous entrons en recherche ». Cela renvoie à leur but dans un sens large, collectif, sans spécifier ce qu'est ce but. Il a cependant précisé : « ce que nous cherchons nous cherche aussi. Cela nous cherche, bien que nous ne sachions pas ce que c'est ».

 

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J'en ai saisi la signification profonde il y a un an lorsque je couvrais les manifestations des Munduruku contre la construction du barrage hydroélectrique de Monte Belo. Les orpailleurs douteux ne sont pas la plus grande menace pour le mode de vie de Munduruku. Ils sont mis en danger principalement à cause des chantiers de construction d?une chaîne de barrages dans le Tapajos et les bassins fluviaux des Téles Pires. Ces barrages changeront le monde des Indiens en inondant la majeure partie de leur territoire et leurs villages. Il semble inéluctable que des changements sociaux irréversibles viennent bouleverser leur vie traditionnelle avec de tels projets qui viennent mettre en péril la forêt tropicale humide... et ses habitants.

 

Mais comment en est-on arrivé là ?

 

 



11/03/2014
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