Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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LE SURINAME ET LE SYNDROME DE CARACAS

13/01/2022

 

Caracas & Paramaribo, mêmes symptômes

 

 

Penuriecouvsite.jpgEn tant que Français de souche guyano-surinamaise et ressortissant des deux nationalités, j’ai le loisir de discuter et de m’informer auprès de nombreux amis, relations et de personnes avec qui j’ai des liens familiaux plus ou moins lointains ou amicaux. Voici ce que j’ai découvert en revenant pour quelques semaines au pays de mes ancêtres : Inflation galopante, pénuries de nourriture et de médicaments, situation sociale et politique explosive… le mal qui ronge actuellement le Suriname donne tout simplement froid dans le dos. Des étalages vides, de l’énergie au compte-gouttes, des officines et des hôpitaux en rupture de médicaments et tant d’autres graves privations sont désormais l’ordinaire des Surinamais.

 

 

Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Lorsque l’inflation fait plus que quadrupler en trois ans (cf. le taux de change du dollar-Suriname dans la chronique précédente), à quoi faut-il s’attendre ? Imaginons que le dollar américain vaille désormais cinq euros, Que pourraient importer la France et au-delà, les pays de la zone euro ? et que pourraient-ils vendre qui ne soit pas à perte ? Il s’agit là d’un déficit profond, chronique et rapide de la balance commerciale surinamaise. Pourtant, les choses allaient bien pour le pays jusqu’à ce qu’en 2015 l’extraction de bauxite soit stoppée, cela sans doute étant dû aux promesses de Total-Énergies d’entreprendre des forages pétroliers à partir de 2018.

téléchargement.jpgVoilà donc qu’une nouvelle mono-industrie extractive se présentait pour combler le vide abyssal de la production économique du pays. Pourtant annoncée de longue date, la transition n’a pas du tout été gérée par une diversification de substitution qui aurait permis à l’économie de passer ce cap. L’annonce d’un arrêt, même provisoire, du processus d’extraction du pétrole a déclenché comme un état de sidération au sein du gouvernement Bouterse qui, pour maintenir le pays à flots, s’est tourné à l’époque vers les emprunts.

 

Une réplique du syndrome de Caracas !

 

Que reste-t-il à vendre au Suriname ?

Plus grand-chose, en fait. Les magasins sont vides, les stocks – tout, en fait – s’amenuisent et disparaissent.

 

trafic-carburants.jpgCe qui est le plus visible, c’est l’essence. Mais elle n’est destinée qu’à Saint-Laurent, et ne peut aucunement constituer une rentrée suffisante pour être prise en compte dans le PIB. Ajoutons à cela que si Total ne reprend pas ses forages avec une concession suffisamment avantageuse pour le pays Suriname, le stock d’essence finira par disparaître à son tour. Les transports publics et scolaires sont à l’arrêt, et il est à craindre que bientôt les taxi-cos et les pirogues ne circuleront plus.

En deuxième lieu, l’orpaillage tire son épingle du jeu. Il génère toute une économie parallèle qui, par sa discrétion, est propre à combler tous ses besoins : fabrication de pirogues, achat de pompes et de lances au Brésil, embauche de réparateurs en mécanique, de chauffeurs, etc. Cette activité ne peut pas, bien sûr, être prise en compte dans la richesse du pays, car elle ne profite qu’à quelques têtes de réseau qui fonctionnent en dehors de toute conformité fiscale.

6113ea904d50e_236442951-2579924152304268-7509327870657144787-n-1747773.jpegLe troisième champ d’activité notoire s’inscrit sur un axe qui relie des cartels colombiens à l’aéroport Félix Éboué de Cayenne. Il s’agit du transport de cocaïne. J'écris bien transport et non pas consommation, car les mules ne consomment pas ce qu’elles transportent. Il faut dire que la tentation est forte, le Suriname est le pays où stationne la marchandise. Rien qu’à Albina, des kilos et des kilos seraient conservés pour être confiés à de jeunes gars pour la transporter jusqu’en France. Ce commerce-là est le plus juteux, même s’il n’est pas sans risque…

Quatre mille euros le kilo de cocaïne pure, c’est le prix le plus bas de toute l’Amérique du Sud. Cela veut dire trois euros le gramme de produit non coupé, c’est-à-dire approximativement le prix d’un gramme de marijuana… À son arrivée dans l’Hexagone, la poudre sera coupée dans le meilleur des cas avec du sucre ou du lait en poudre sinon avec de la phénacétine ou de la lidocaïne. Il arrive que des prises douanières révèlent des cocaïnes coupées jusqu’à 70%, l’idée étant pour le dealer de renforcer le poids du sachet pour augmenter son bénéfice, le prix de vente au gramme de produit coupé de 50 à 70% en France hexagonale étant au minimum autour de 65 euros. Le chiffre d’affaires est vertigineux. Quatre fois la bascule par rapport aux quatre mille euros investis au départ sont garantis !

 

En dehors de ces trois champs d’activité dont on voit qu’ils sont tous à la marge ou complètement hors de la légalité, regardons ce qu’il reste au Suriname à offrir à ses ressortissants…

  

Sans oublier de rappeler, entre parenthèses, que pour passer d’Amérique du Sud en Europe, il n’y a qu’un fleuve à traverser, et non pas un océan…

  

Tout d’abord, nous dirons que la seule chose qui empêche l’effondrement total du pays, ce sont quelques accords Pays-Bas-Suriname, mais qui, sauf peut-être pour le secteur de la santé, se réduisent à peau de chagrin. On peut aussi s’interroger sur la circulation et l’utilisation des fonds structurels du FMI…

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La santé

On ne peut plus se faire soigner la bouche, les dentistes renvoyant systématiquement leurs patients se faire arracher les dents « de l’autre côté », sur la rive française, à Saint-Laurent-du-Maroni, quand on connaît la difficulté pour y décrocher un rendez-vous… On ne trouve plus de préservatifs, les associations « propriétaires » de la lutte contre le Sida n’en assurant les distributions que d’un seul côté du fleuve. Autre effet de la faillite d’un pays : Depuis des mois, on ne trouve plus de trithérapies ! Alors on commence à mourir beaucoup sur le fleuve, en l’absence de toute prise en charge, même payante.

  

La fonction publique

De ce côté, les choses ne vont pas mieux : Les enseignants ne sont plus payés depuis des mois et les écoles du fleuve ferment les unes après les autres dès que le dernier professeur est parti. Des écoles étaient déjà désertées sur la rive guyanaise faute pour l’administration de trouver des enseignants motivés, à présent c’est la même chose côté Suriname. Ls enfants ne peuvent même plus suivre l’enseignement sur la rive opposée. Le fleuve devient un désert éducationnel. Que deviendront ces jeunes une fois devenus adolescents ou jeunes adultes ? L’université à Paramaribo ne fonctionnerait dorénavant qu’à 20%...

   

Quant aux douaniers, vous me permettrez de m’abstenir de commenter leur laisser-faire…

 

 Le mode système D…

Je n’avais jamais entendu dire, jusqu’à la génération de mes grands-parents, qu’on pouvait mourir de faim en Amazonie : En vrais chasseurs-cueilleurs, on chassait, on pêchait, on cueillait et on ramassait. Désormais on ne trouve plus de cartouches ni au Suriname ni en Guyane ; pour manger, il faudra attraper les viandes à la course !

     

On n’a plus les moyens d’importer, de réparer ni d’acheter des machines. Les stocks s’amenuisent, on ne peut plus produire pour remplacer les équipements défaillants…

117225652.jpgUn exemple : beaucoup de Guyanais aisés désirant aller à Paramaribo s’encanailler le temps d’un week-end ou de quelques jours de congés descendaient à l’hôtel Krasnapolsky ou l’un ou l’autre des trois ou quatre hôtels considérés comme de luxe de la capitale. Ils sont fermés, à cause entre autres, du manque de tubes néon et d’ampoules électriques à remplacer, introuvables désormais. Gageons que l’approvisionnement des cuisines et du bar y sont pour quelque chose également…

Paramaribo possédait quatre casinos : ils sont fermés. Plus de casino, cela veut dire plus d’entrées de devises, plus de machine à laver l’argent sale, celui de la coke, celui de l’or, celui de la prostitution de jeunes filles ou garçons venus de toute l’Amérique du Sud…

Dorénavant les libations aux ancêtres ne se font plus en versant du rhum par terre. Il est désormais hors de prix et on offrira plutôt aux ancêtres quelques gouttes de bière…

 

Des bruits souterrains mais persistants laisseraient entendre que Ronnie Brunswijk, ancien chef des Jungle commandos pendant la guerre civile mais actuel vice-président de la République du Suriname, serait en contact… rapproché avec des chefs coutumiers qu’il tenterait de « chauffer »…

    

images.jpgDes centaines de Surinamais viennent chaque jour s’approvisionner à Solan. Le plus souvent, ils y restent le soir. Lorsqu’ils seront des milliers comme en 1985-86, allons-nous rouvrir les camps de l’Acarouany, réinstaller celui de Charvein ou d’autres ? Les Guyanais accueilleront-ils une dizaine de milliers de réfugiés économiques ou alimentaires ?

 

À quoi s’attendre, désormais ?

 

Comme je l’ai écrit dans ma chronique précédente, nous avons besoin que nos gouvernants initient avec notre voisin des politiques transfrontalières solidaires. Il y va de la stabilité sociale de nos territoires du Plateau des Guyanes.

 OKwadjani            

 

 Retrouvez bientôt la prochaine chronique d’Olson sur Un Témoin en Guyane


13/01/2023
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