Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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LES RAISONS DE LA COLÈRE

30/11/202

 

Au temps béni des colonies

 

 

philippe-bissieres-bnf-200x200.jpg« La sécurité est la première de nos libertés. Combien de fois n’avons-nous entendu cette ineptie ? Combien d’entailles furent infligées au Droit sur le fondement de cette croyance aussi saugrenue que pédante ? Et depuis quand ? On pourra toujours trouver un début avant le début ».

(Christiane Taubira)

 

Il y a quelque chose d’insidieux dans les traces que laissent les torsions imposées au Droit. Une sorte de mémoire plastique qui absorbe les restrictions nouvelles comme une espèce de familiarité. Chaque fois qu’on restreint le champ des libertés, on repart forcément des précédentes restrictions. La logique en est imparable.

Non, la sécurité n’est pas la première de nos libertés. Elle n’est que la condition d’exercice de nos libertés. D’ailleurs, c’est la sûreté qui constitue cette condition. En clair, pas la sécurité dans sa version obsessionnelle de contrôle et de répression, mais la sécurité qu’apporte l’État en garantissant l’exercice de nos libertés individuelles et publiques. C’est la sûreté que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui préface la Constitution, déclare imprescriptible. Et ce qui fait l’État de droit, qui est plus que la démocratie, c’est que l’État respecte le Droit, mais encore faut-il qu’il ne puisse le changer à volonté. C’est par cette histoire de séparation réelle, par l’organisation des choses entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, que le pouvoir arrête le pouvoir, lui servant de garde-fou en quelque sorte.

DÉMONSTRATION EN OUTRE-MER
Défiance vaccinale : les vraies raisons de la colère ?

 

Le mouvement qui secoue la Guadeloupe depuis une semaine trouve ses racines dans un climat économique et social tendu depuis plusieurs années, car l'on ne peut s'empêcher de penser que le refus de protection sanitaire est (entre autres) la cristallisation de cette tension sociale devenue extrême. Si toutes les lorgnettes médiatiques sont braquées sur l’île en forme de papillon, nous aurions bien tort de négliger la colère qui gronde en Martinique et, à un niveau moins visible, en Guyane. Nos médias ont-ils oublié le mouvement qui a bloqué la Guyane en 2017, au point de retarder de plusieurs semaines le décollage d’Ariane ?

Regardons juste quelques chiffres...

Taux de chômage tous âges confondus (stats Bureau international du travail)

Guyane                 20 %

Guadeloupe         20,5%

Martinique          15 %

Hexagone             8 %

 

Chômage des jeunes -24 ans (stats Insee ou autres sources souvent difficilement exploitables car peu claires)

Guyane                 31 % (51 % inactifs)*

Guadeloupe         51 %

Martinique          36 %

Hexagone             21 %

 

La plupart des emplois et formations se trouvant à Cayenne ou dans ses environs,  les chiffres donnés ici sont à augmenter raisonnablement de 50% pour l’Ouest guyanais.

 

Capture d’écran 2021-11-30 174308.jpgL’accès à l’eau, deux exemples contradictoires de documentation :

- La revue Agreste (La statistique, l’évaluation et la prospective du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation) titrait, en 2007 déjà : « Les habitants des départements d'outre-mer (Dom), sauf en Guyane, accèdent désormais autant à l'eau potable que les métropolitains ».

Capture d’écran 2021-11-30 180829.jpg- Le groupement Coalition eau  (mouvement des ONG françaises engagées pour les droits humains à l’eau et à l’assainissement et pour l’eau bien commun) publiait en 2021 un rapport, plaidoyer pour le droit à l’eau dans les Outre-mer. La question fondamentale posée, au-delà du droit sanitaire le plus basique, est bien de savoir comment, avec des taux d’accès à l’eau et à l’assainissement bien inférieurs à ceux de l’hexagone, certains territoires doivent en effet faire face à des enjeux socio-économiques similaires à ceux des pays en développement, ce qui reste d’autant plus choquant que ce sont, à défaut de territoires français, des terres appartenant à la France. 

Devrions-nous penser que les Guadeloupéens lorsqu’ils placent le droit d’accès à l’eau potable parmi leurs revendications, sont « de gros mythos » ? Et quelle personne ayant séjourné quelques jours en Guyane (hors de Cayenne, de Matoury et de Kourou) pourrait prétendre la main sur le cœur que tous les habitants de Guyane ont un accès non restrictif à l’eau ?

Mmes et MM. Les politiques, vous vous déplacez en Outre-mer lorsque les articulations se grippent entre nous et vous, que nous devons bien continuer de nommer métropolitains, malgré l’acception coloniale de ce terme.

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Monsieur le ministre des outre-mer, vous êtes venu en Guadeloupe et vous avez laissé un goût amer dans la bouche des Guadeloupéens, n’annonçant pour répondre à leurs revendications que l’arrivée de nouveaux contingents de forces de l’ordre. Vous n’avez toujours pas compris que la Frrrrance que vous évoquez avec emphase porte toujours son lourd fardeau colonial historique non résolu, encore moins assumé… Alors oui, nos amis « gwadas » sont peut-être des gens rugueux et susceptibles, mais le contentieux est toujours là, pesant, qui invalide l’avenir… à qui la faute ? À présent vous arrivez en Martinique, qu’est-ce qui vous attend ?

Viendrez-vous nous voir en Guyane, un pays où 70% de la jeunesse de l’ouest est sans emploi ni activité fixe, où l'eau potable, quand on y a accès, vaut parfois plus cher que la bière ? Un pays où l’inactivité et le manque de perspectives amènent nos jeunes à pratiquer l’art de la mule comme un sport de plus en plus populaire ?

Vous avez raison Madame Taubira, nous sommes assignés en tant que consommateurs, flattés en tant qu’électeurs, tancés en tant que quémandeurs, alors que nous souhaiterions être interpellés en tant que citoyens.

 Olson Kwadjani

 

Retrouvez bientôt la prochaine chronique d’Olson sur Un Témoin en Guyane


30/11/2021
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