Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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NAPI TUTU

28/02/2012
Un conte ? Pourquoi pas ?...
Conte de tradition orale Aluku
       
       
Da na wan mama, anga wan tata, anga wan pikin. Da den de na wan konde tee, neen wan bakadina, neen a marna, namo a o taki, we pikin, di a o kai mamanten da wi o go na goon. Wi o go na goon go puu napi. Neen a taagi a tata neen den piki « iya ».
Neen mamanten [...]  
    

007.jpgIl était une fois une famille, le père, la mère et l'enfant, qui vivaient    tranquillement au bord du fleuve Maroni. Mais un jour la mère décida que le lendemain elle irait à l'abattis avec son fils pour arracher des napis, qui sont des ignames    amérindiens.Le matin venu, la mère prépara toutes ses affaires et les mit soigneusement dans son panier. Elle prit aussi sa houe et son sabre. Elle partit seule avec son fils. Ils montèrent dans leur pirogue, ils ramèrent longtemps    jusqu'au dégrad de leur abattis. Ils attachèrent soigneusement la pirogue pour qu'elle ne s'en aille pas. Ils prirent leurs affaires et ils marchèrent longtemps jusqu'à ce qu'ils arrivent à    l'abattis. Ils déposèrent leurs affaires et prirent le chibé, le casse-croûte. Puis ils travaillèrent sur l'abattis et arrachèrent les napis pendant un bon    moment.  

Soudain l'enfant dit à sa mère : « Maman, je veux fabriquer une flûte avec le napi.  

- Non, mon enfant, lui répondit la mère. Tu ne dois pas fabriquer de flûte en napi. Si tu le fais, nous aurons de gros    ennuis ». L'enfant fut d'accord. Ils continuèrent à travailler un long moment. Tout à coup l'enfant dit : « Maman, je vais faire ma flûte ».  

Et sans hésiter il commença à fabriquer cette flûte. Quand elle fut terminée il se mit à en jouer.  

     

« Naania, naania, atensa,    

Naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaaTosu,    

tosutosu, ankamaa. »    

   

La mère lui lança une poignée de terre, la première chose qui lui tomba sous la main, pour l'arrêter et ce geste signifiait bien : « Arrête, tu vas nous chercher    des ennuis ! C'est quoi, cette flûte que tu as faite ! Arrête donc de jouer ! »  

Mais l'enfant continua :  

     

« Naania, naania, atensa,    

naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaa    

Tosu, tosutosu, ankamaa. »    

   

Le diable alors se leva, ma parole : oui, il se leva bel et bien ! L'enfant têtu allait causer des problèmes à sa mère ! Elle ramassa alors précipitamment ses    affaires, elle prit ses jambes à son cou et elle laissa son enfant dans le pétrin ! Elle l'avait longuement averti.  

L'enfant seul continua à jouer de la flûte :  

     

« Naania, naania, atensa,    

naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaa    

Tosu, tosutosu, ankamaa. »    

   

Le diable alors se mit en route à pas de géant : « Pam ! Pam ! Pam ! » faisaient ses pas sur le sol en l'ébranlant. Le diable arrachait les    arbres sur son passage, les oiseaux s'envolaient et perdaient leurs plumes, tous les animaux couraient en tous sens se réfugier dans les fourrés. Tous se cachaient là où ils pouvaient.  

Le diable arriva à l'abattis et lança à l'enfant :  

« Si tu es homme comme je le suis, alors joue encore une fois de ta flûte ! » Et l'enfant n'hésita pas une seconde et joua de nouveau :  

     

« Naania, naania, atensa,    

naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaa    

Tosu, tosutosu, ankamaa. »    

   

Le diable lui dit alors :  

« Si tu es homme comme je le suis, alors saute sur ce tronc d'arbre et joue encore ! » L'enfant sauta sur le tronc d'arbre et joua de nouveau :  

     

« Naania, naania, atensa,    

naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaa    

Tosu, tosutosu, ankamaa. »    

   

Le diable lui dit une troisième fois : « Si tu es homme comme je le suis, alors saute sur ma langue et joue encore ! » Sans hésiter l'enfant sauta sur la langue du    diable et joua encore une fois.  

     

« Naania, naania, atensa,    

naania, naania, atensa.    

O lélé tamiantaa    

Tosu, tosutosu, ankamaa. »    

   

Et avant que j'aie fini de dire ces mots le diable l'avait avalé.  

   

Pendant ce temps, la mère, qui courait de toutes ses forces, était arrivée au    village.  

Elle prévint le père de ce qui était arrivé : « Nous avons travaillé jusqu'à ce que l'enfant dise qu'il voulait fabriquer une flûte en napi. Je lui ai dit de ne pas    le faire mais il l'a fait quand même et il en a joué ! Maintenant notre fils a été mangé par le diable !  

- Je veux voir de mes propres yeux ce qui s'est passé, répondit le père. Comment ce diable a-t-il pu tuer notre enfant ? »  

Le père prit donc son goni saka que nous appelons aussi kataasu et qui    est son sac de chasseur, dans lequel il met tout ce dont il a besoin en cas de danger ou pour survivre dans la forêt. Il prit son sabre et sa pagaie, sauta dans sa pirogue, rama longtemps    jusqu'au dégrad de son abattis. Il attacha soigneusement sa pirogue pour qu'elle ne s'en aille pas. Il courut jusqu'à l'abattis où il ne trouva rien ni personne.  

Il chercha encore et finit par se dire : « Je vais aller chez le diable. » II marcha longtemps jusqu'au repaire du diable. « Enfin, se dit-il, je vais voir de mes    propres yeux comment ce diable a pu manger mon fils ! »  

Il finit par trouver le diable dans son repaire et il lui dit : « Mon enfant que tu as mangé, tu dois me le rendre ! »  

Le diable répondit : « Si tu es homme comme je le suis, alors tue-moi et prends ton enfant. »  

II faut que vous sachiez que le père avait trois bouteilles dans son kataasu. Sans hésiter le diable s'empara de trois    bâtons. La discussion s'arrêtait donc là : ils ne pouvaient se mettre d'accord avec les mots et le combat allait commencer.  

Ils s'empoignèrent, genoux contre genoux, ventre contre ventre et la lutte que l'on appelle suwa, commença. Ils    cassaient tous les arbres de la forêt autour d'eux en se battant. Ils roulaient l'un sur l'autre et avant même que j'aie fini de dire ces mots le diable avait renversé le père au sol. Oui, le    père se retrouvait sur le dos. Djan ! Le diable planta un bâton. Tout devint sombre, ce fut la nuit totale. La pluie tombait, drue. Le ciel grondait, les oiseaux affolés s'envolaient, les animaux    s'enfuyaient pour se réfugier où ils pouvaient, les arbres tombaient, déracinés sous la force du vent.  

Mais le père ne lâcha pas prise, il n'avait pas peur. Ils continuèrent donc la lutte, ils tombaient, se relevaient, roulaient sur eux-mêmes, et soudain le père    réussit à saisir le diable et le renversa sur le sol à son tour. Oui, le diable se retrouvait à son tour sur le dos ! Le père attrapa dans son sac une des trois bouteilles et djan ! la planta    dans le sol. Avant que j'aie fini de dire ces mots la lumière était revenue. L'endroit fut éclairé à nouveau. Le soleil brillait si fort que le diable fut aveuglé.  

Ils s'empoignèrent une nouvelle fois et ne se lâchèrent plus. En luttant ainsi ils allèrent jusqu'à Komontibo. Une deuxième fois le diable réussit à renverser le    père sur le sol et en le jetant à terre il fit tomber toute une rangée d'arbres qui se trouvaient là, à l'endroit où le père gisait maintenant sur le dos. Le diable prit son deuxième bâton et    djan ! le planta aussitôt. Alors revinrent les ténèbres et la tempête, encore plus violente que la première fois.  

Notez bien que le diable n'avait plus qu'un seul bâton mais le père avait encore deux bouteilles.  

Ils s'empoignèrent à nouveau, comme des surhommes, comme deux géants ! Ils luttèrent jusqu'à Asisi, dans le noir le plus total. Les arbres tombaient autour    d'eux, sous les coups qu'ils échangeaient et ainsi ils traçaient un chemin car en ce temps-là il n'y avait pas encore de piste pour aller à Asisi.  

Peu à peu, avec beaucoup d'efforts, le père, malgré sa fatigue, réussit à renverser le diable sur le sol une deuxième fois. Splatch ! fit le diable en tombant sur    le dos et toute la région fut ébranlée. La terre trembla et se fissura. Djan ! Le père planta sa deuxième bouteille et immédiatement la forêt fut à nouveau éclairée. Pauvre diable ! Le    soleil brillait si fort qu'il ne pouvait rien voir. Il faillit hurler mais il se retint, en serrant fort les dents !  

Ils reprirent la lutte et arrivèrent jusqu'à Loka. Et une troisième fois le diable réussit à renverser le père sur le sol. Djan ! Il planta son troisième bâton. Les    ténèbres et la tempête revinrent, les arbres tombaient, le ciel grondait, bang balang ! Les oiseaux affolés volaient en tous sens, les animaux se réfugiaient dans leurs terriers.  

Pourtant, bien qu'ils fussent épuisés tous les deux, ils reprirent la lutte et continuèrent jusqu'à Agoodé. Ils avaient quitté Loka et ils étaient bel et bien    arrivés à Agoodé. Ils s'empoignèrent donc encore une fois et peu à peu, avec beaucoup d'efforts et de difficultés, splatch ! le père réussit à renverser le diable sur le sol ! Le  

père était si fatigué qu'il eut vraiment du mal à planter sa dernière bouteille. Instantanément la lumière revint ; djan ! La lumière fut là.  

Mais le diable n'avait plus de bâton, il n'avait plus de force, il restait étalé, inconscient sur le sol. Il était bel et bien mort. Le père prit son couteau et    tchit ! ouvrit le ventre du diable. Et l'enfant jaillit.  

Mais que croyez-vous qu'il fit ? Il sauta sur un tronc d'arbre et joua de plus belle :  

   

« Naania, naania, atensa,  

naania, naania, atensa.  

O lélé tamiantaa  

Tosu, tosutosu, ankamaa. »  

   

Le père cassa une petite branche souple et vio, vio, vio ! corrigea l'enfant. Cette correction avait un sens :  

« C'est bien ce jeu qui nous a tous mis en danger. Ta mère t'avait pourtant prévenu mais en vain. Regarde : à cause de toi le diable aurait pu me tuer! Je t'ai    sauvé et toi, la première chose que tu trouves à faire, c'est de jouer ! Tu as les oreilles dures, malgré tout ce qui s'est passé tu t'entêtes et continues à jouer ! »  

Un enfant têtu ne renonce jamais à faire ce qui lui plaît. Mais il doit écouter ses parents pour ne pas s'exposer au mal.  

   

Neen gbongolon a mato kaba ye. Na a sani de me te den bail yu na wan sani taki a sani de o miti yu da i mu yee ye.  

   

Gbolon !  

   
Le conte a une vertu pédagogique d'apprentissage des gestes de la vie quotidienne comme on l'a vu avec le canot et le sac. Par sa morale finale il donne à l'enfant des conseils pour se conduire correctement. Cependant le fait que la mère abandonne son enfant peut pour le moins surprendre qui ne connaîtrait pas bien la culture des populations du fleuve en Guyane. Il s'agit de montrer ici un autre type d'éducation où l'enfant est confronté à ses actes dont il est considéré comme responsable. Toutes les occasions sont bonnes pour que l'enfant apprenne les rudiments de la vie en communauté. Les parents restent toujours attentifs et prêts à intervenir immédiatement, comme dans ce conte lorsque le père corrige l'enfant qui n'a pas compris qu'il a mis son entourage en danger.    
Mais n'y a-t-il pas aussi un clin d'œil à l'obstination d'un enfant qui refuse de renoncer à son plaisir ? Cet enfant est bien aussi un héros qui emporte notre adhésion au-delà des différences culturelles.
 
Transcrit en aluku et adapté en français par Seefian Deie    
Ed. CRDP de Guyane    
 


28/02/2012
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