PETIT-NOYAU DANS LE COURANT DU FLEUVE, la préface - Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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PETIT-NOYAU DANS LE COURANT DU FLEUVE, la préface

08/03/2013

 

Paru aux éditions L'Harmattan...

Un récit tragique ?

 

Je vous invite à goûter la très belle préface écrite par Brigitte Quilhot-Gesseaume pour accompagner mon nouveau roman paru chez chez L'Harmattan.

Brigitte est agrégée de lettres modernes et comparatiste. Qu'elle soit ici remerciée pour ce bel accompagnement.

 

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De sous la canopée s’élève le lamento d’une femme dont l’histoire s’inscrit inexorablement dans celle de sa lignée, à sa « juste place ». Elle la quête désespérément, comme sa mère, ses aïeules et toutes les femmes de sa race, mais ne parvient pas à la trouver, ne pouvant échapper au destin de son ascendance qu’elle répète. Elle espère pourtant remplir sa mission de femme businenge, être « garante et transmettrice de la terre où fructifiera sa descendance », fonder le clan maternel pour que s’épanouissent ses petits « noyaux » dans le climat d’amour dont elle a soif. Sur ces vies arides et ballotées veille la figure tutélaire de la Ouma, bienfaisante et protectrice, exerçant la solidarité féminine, havre de ressourcement et de continuité. Le récit en donne de magnifiques portraits, apaisants et radieux malgré ce que le lecteur peut imaginer d’épreuves qui ont buriné ces beaux visages de vieilles gardiennes et délavé leurs yeux.

Mais comme sa mère et ses aïeules, la jeune femme succombe d’abord à l’attraction magnétique de l’homme, son grand bonheur et sa malédiction. Comme sa mère Saskia Petite Mangue et sa grand-mère Merlien Petit fruit pomme-cannelle, Petit-Noyau de mangue ne peut échapper à la séduction du mâle dont la vie est pérégrinations, d’épouses en mère, d’orpaillage en trafic, du commerce à la guerre. Seul différent, Warren, l’Amérindien, rayonne sur tout le récit de sa douceur et de son mystère. Réminiscence rousseauiste à n’en pas douter, il ne peut avoir de place sur cette terre de Suriname, déchirée par la convoitise et la violence. Sa beauté et sa paix intérieures sont à la dimension de l’infâmante maladie qui ronge son corps, et ce sont cette beauté et cette paix que cherchera à son tour Petit-Noyau, dans un port au bord de la rivière où elle pourra prendre durablement racine.

De sous la canopée le lamento de Petit-Noyau résonne avec toute la sensibilité et la subtilité d’une écriture musicale que Joël Roy a su transposer des codes musicographiques dans une poétique des mots. Images, comparaisons, motifs, métaphores tissent, tels des leitmotivs, un palimpseste révélant le sens humain et social du récit : la pirogue de la vie, « l’arbre maternel » et ses fruits, la juste place, le rocher, le regard, le désir, mais aussi le faya, les armes… Des accents d’allégresse et des hymnes à la vie traversent la partition, sur un mode majeur qui s’accorde à la présence solaire déversant dans les clairières et sur le fleuve le chant d’une nature primitive : quelques scènes évoquent un paradis qui fait contre-point aux incendies dont le « rouge, noir, rouge, noir, rouge… » sourd avec tout son lot de menaces et d’exactions. L’ensemble du récit baigne dans des lumières et des couleurs qui font écho aux faits et aux actes, comme des phrases mélodiques qui donneraient le ton. Et lorsque la souffrance est à son acmé, il n’y a plus que la musique pour dire l’indicible : complainte avec refrain de Petit-Noyau fuyant désormais seule dans la pirogue, duo des voix entrelacées du narrateur externe et de la jeune mère pour dire la perte et la folie, les hurlements contre la voix troublante et bouleversante de l’Amérindien qui l’avait lié à Mma Saskia.

Petit-Noyau dans le courant du fleuve n’est pas un récit tragique, même si les destinées, féminines ainsi que masculines d’ailleurs, sont marqués du sceau de la tragédie. L’espoir n’est jamais absent, ni les bienfaits, ni les temps de répit bienheureux : la forêt n’est jamais irrémédiablement sombre et la vie, ici comme ailleurs, est une navigation périlleuse, ce que les Anciens ne cessent de rappeler. Le mal et le bien alternent, laissant les personnages dans l’incompréhension de ce qui leur arrive, face aux esprits qui hantent les vivants. Mais le vécu de Petit-Noyau est emblématique de destins de femmes dont l’universalité déborde les civilisations : le récit à la première personne permet de saisir les multiples nuances des sentiments qui déchirent ou embrasent son cœur et son corps, sa félicité et ses révoltes, ses naïvetés d’enfant, ses attentes de jeune pousse, ses meurtrissures, ses forces et ses faiblesses. Le choix de la narration interne confère une sincérité et une simplicité aux paroles rapportées, évite l’exotisme et restitue naturellement une appréhension du monde au travers des rites, des croyances, du rapport à la nature et aux ancêtres qui fondent la vie de tous les jours. La langue de Joël Roy peut alors se développer sur ce substrat culturel, au gré des voix, nimbée de tendresse et d’admiration pour ces personnages empreints de courage et de générosité, fluide et poétique dans ses rythmes et dans l’invention de mots gémellés. Elle restitue leur timbre particulier aux perceptions et aux sensations de cet univers à nous, lecteurs inconnus.

Brigitte Quilhot-Gesseaume, mars 2013

 



08/03/2013
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