Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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RACIALISATION ET CATÉGORISATION

24/10/2022

 

 

De qui est-on l’enfant ?

 

 

9782246831563-001-T.jpegL’étau des obsessions identitaires, des tribalismes d’exclusion et des compétitions victimaires se resserre autour de nous. Il est vissé chaque jour par tous ceux qui défendent l’idée d’un « purement soi », et d’une affiliation « authentique » à la nation, l’ethnie ou la religion, nous explique Delphine Horvilleur lorsqu’elle évoque son dernier ouvrage :  Il n’y a pas de Ajar.

De qui est-on l’enfant ? celui de sa propre lignée ou celui des livres que l’on a lus ? Est-on sûr de l’identité que l’on prétend incarner ? Que deviennent les débats politiques d’aujourd’hui : nationalisme, trans-identité, antisionisme, obsession du genre ou politique des identités, appropriation culturelle ?…

Comment définir la catégorisation ?

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Peut-on dire que c’est une activité cognitive liée à l’organisation des connaissances ? Si penser, c’est classer, et si classer, c’est découper et organiser l’environnement en catégories, alors cela touche à la formation des idées et des concepts. Catégoriser, ce n’est pas seulement ranger des objets dans des classes d’appartenance pré-données, mais c’est au préalable définir et choisir un principe de classement qui va contextualiser et donner un sens à l’événement occurrent.

Prenons l’exemple du titre à la une d’un journal national : « Un jeune Malien agresse sexuellement et tue une mère de famille ».

   

Décryptage…

Un jeune Malien… on aurait pu dire un jeune lycéen, un jeune électricien, le frère aîné d’une famille de trois enfants, un chanteur de rap ou n’importe quel attribut effectivement présenté par le mis en cause.

Une mère de famille… Pourquoi pas une joggeuse, une commerçante, une passagère des transports en commun ou n’importe quelle situation provisoire ou définitive de cette victime…

hands-with-handcuffs-54197.jpgDiscutons « identité »… Ce jeune Malien aurait-il pu être caucasien ? et dans ce cas le journal aurait-il titré « un jeune Français (ou même) un jeune Blanc » agresse… ? Quant à cette mère de famille, si elle avait été célibataire, sans enfants, le journal se serait-il autorisé à stipuler que son agression avait pu avoir lieu à la sortie d’une boîte de nuit ?

On le voit, les catégories sociales ne sont jamais de simples reflets de réalités objectives, mais elles contribuent à la construction, fut-elle fictionnelle, de la réalité et à l’objectivisation des faits sociaux. Une étiquette catégorielle comme celle de Malien utilisée ici ne fait pas que décrire la réalité, elle implique un principe d’interprétation qui est en soi constitutif de la réalité décrite. En l’occurrence il est aisé de voir que ce n’est pas la catégorie de nationalité en elle-même qui est ici significative, mais l'appariement des identités jeune étranger et femme considérée comme sans défense. Cela, bien sûr, ne peut que nous renvoyer à un contexte qu'on thématisera comme propre aux banlieues et au problème de l'immigration

De la condition noire

La question de l’identité noire, en France, fait l’objet d’un intérêt croissant depuis ces dernières années, dans l’espace politique comme dans celui de la recherche. Mais n’est-elle pas une question iconoclaste ?

Ainsi que je l’ai écrit à maintes reprises, la République Française se veut aveugle aux distinctions de couleur et considère la citoyenneté dans un rapport que je pourrais définir comme éthéré. Comment ne pas voir que les trajectoires des personnes concernées sont différentes, et que par conséquent, le monde noir français est hétérogène. Toutefois, au-delà de cette hétérogénéité, il existe des facteurs d’homogénéité qui rassemblent ce monde : une expérience sociale spécifique, ce que Pap Ndiaye appelle la « condition noire ».

images (1).jpgCette dite condition noire pourrait se situer comme prémisse d’une reconnaissance minimale d’une identité noire, fondée plutôt sur une expérience sociale commune et spécifique, douloureuse et odieuse, au-delà d’une simple notion de minorité : ce groupe de condition noire se caractériserait en tant que cible de formes de racisme ou d’antisémitisme, et par l’expérience commune de regards discriminants.

Unanimité ?

En France, Césaire et Senghor s’interrogent sur ce qu’est être Noir (avec N majuscule) et forgent le concept de « négritude ». Mais des voix dissidentes se font entendre, qui ne reconnaissent pas cette identité-là. Franz Fanon, notamment, estime que la « négritude » de Césaire ne constitue pas un point d’appui suffisamment solide pour permettre de porter une revendication politique. Fanon, avec d’autres, considèrent que ce point d’appui est définitivement englué dans la racialisation du monde, c’est-à-dire dans les rapports coloniaux. Ces auteurs préfèrent s’appuyer sur une revendication anticoloniale et s’intéressent surtout à ce que la racialisation a détruit dans la « psyche » des noirs.

defile-femme-Noir-Kei-Ninomiya-automne-hiver-2020-2021-folkr-15.jpgDepuis des années maintenant, les formes de subjectivation noire se sont renforcées par une revendication toujours plus forte dans l’espace français et ce, sous deux aspects : l’un politique, l’autre culturel. Sur le plan politique, de plus en plus de personnes se disent noires pour faire état des torts et des méfaits qu’elles subissent. C’est pour elles un moyen de dénoncer les discriminations plus ou moins latentes dont elles font l’objet (contrôles de police vexatoires, refus d’accès au logement ou à l’emploi, etc.). Sur le plan culturel, les cultures noires sont de mieux en mieux collectivement revendiquées notamment par le truchement des musiques noires : gospel, blues, jazz, rock’n roll, rythm’n blues, soul… jusqu’aux différentes formes de rap actuellement.

Peut-on être visible et invisible ?040a73f44a5026f0b2230044ae84e42aa60dc60f_original.jpeg

Nous voulons être visibles, c’est-à-dire reconnu(e)s dans nos trajectoires les plus douloureuses et nos cultures revendiquées. Nous entendons exprimer la vigueur, l’importance des cultures afro-descendantes et participer au métissage de la société française. Mais nous voulons aussi être invisibles, c’est-à-dire ne pas subir de discriminations en raison de nos couleur de peau.

Si nous voulons réussir ce gentil paradoxe, nous devons auparavant reprendre toute notre place au sein d’une humanité reconstruite, ce que nous ne pourrons effectuer que de nous-mêmes, en revendiquant des identités non meurtrières et non exclusives. Participer au métissage de la société française ne nous sera possible que dans ce cas. Sinon, en excluant, nous contribuons à notre propre exclusion.

Question du bac à mes frères noirs : se métisser, n’est-ce pas s’assimiler ?

OKwadjani

 

Retrouvez bientôt la prochaine chronique d’Olson sur Un Témoin en Guyane


24/10/2022
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