Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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COMPRENDRE LA RADICALISATION DES JEUNES DANS LA VALLÉE DU MARONI - la chronique d'Olson (14-1)

 

01/07/2020

 

1. le syndrome d'Amawie et Nero

 

Amawie (Willy) nanga Nero sori gi den libasama fu heriten fa na den lasti yari fosi 1900 mindri wan pikin grup fu lowesama na Mawinaliba a ogri tron wan ala dey libi gi ala den. Dede, frede nanga pina. Amawie nanga Nero be buse beni ede. Den no be wani bribi wan gado, wan konu, wan kondre, wan folok. Den be de eke trutru Afrikan pikin tapu den kulturu. Den no wani firi tyari keti na den libi kwetikweti.

Na so a de tidesrefi gi bun furu fu den baka pikin di wi kweki ondro colonial pasi di e tey den ete.

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Amawie (Willy) et Nero démontrent, par un comportement asocial extrême à la fin du XIXème siècle et au milieu d’un petit groupe (Paamaka) du fleuve combien l’insécurité et le danger permanents pouvaient détruire une société en construction par la mort, la misère et la peur. Amawie et Nero refusaient (pathologiquement ?) tout ordre social, religieux, national et même identitaire. À l’image de leurs ancêtres marrons, ils refusaient toute discipline, réfractaires qu’ils étaient à tout ordre moral ou religieux qu’ils percevaient comme un retour à la servitude.

Aujourd'hui, une jeunesse désemparée trouve dors ces héros mythifiés l’exemple d’une opposition « terroriste » au retour d'une soumission à quoi et à qui que ce soit dans la vallée du Maroni.

Quel est donc ce syndrome ?

Il est la manifestation d’une souffrance d’origine psycho-sociale qui s’inscrit dans une grille de lecture transculturelle, comme un héritage ou une reproductibilité pathologique propre à une société donnée. Ici, nous parlons de celle du bas-Maroni de langue et de culture Mawina.

Grands chefs de bandes, rebelles à toutes assimilations, ces deux héros mythifiés illustrent pour toujours les causes d’une attitude réfractaire jusque dans l’absolu.

 

20-07-01 002.jpgAmawie était un mystique totalement fanatisé par les processus d’acculturation religieuse à l’œuvre à son époque. Quant à Nero, c’était un animiste inspiré par les personnages déjà légendaires du Marronnage : Boni, Agosu et d’autres grands leaders historiques et obiatiques, violents et imprévisibles.

Les actions de ces deux personnages ont marqué les imaginaires sur une courte période de forts troubles dans le bas-Maroni à la fin du XIXème siècle comme cela devait, selon certains commentateurs, se renouveler entre 1986 et 1991, pendant la guerre civile du Suriname. Les extrêmes de situations exacerbées ressuscitèrent les éléments de ce syndrome : les manifestations violentes du refus intrinsèque à la « nature de soi » étant comme l’expression identitaire d’une résistance profonde à tout ordre social. Une attitude pathologique qui serait celle d’une totale et absolue marronnabilité de l’Être.

Les modes de cet agir, propre à l’adolescence et aux jeunes adultes en rejet de toutes contraintes morales ou sociales, quelles qu’elles soient et d’où qu’elles proviennent, dévoilent ici un comportement d’une grande dangerosité. La prise de risque inconsidérée et les passages à l’acte sur le mode compulsif en sont les effets les plus critiques.

Amawie et Nero sont ici les symboles des symptômes de la prééminence du ressenti (firi) sur le raisonné ou le raisonnable (fustan). Et c’est en ce sens que ce comportement, qui tend hélas à se banaliser dans la vallée du Maroni est réputé dangereux : ogri. De plus, il est dangereusement prévisible en tous ces effets néfastes au groupe et à la personne.

Au-delà des détections, dépistages et autres signalements faits par les professionnels sur diverses difficultés d’apprentissages et troubles bien connus (les « dys », l’« hyperactivité », etc.), laissés à ces « spécialistes » venus d’ailleurs et à leur pédagogie « adaptée », les Autorités traditionnelles tendent à vouloir depuis toujours réguler, contrôler de tels handicaps jusque dans les extrêmes. Mais les répétitions de ces comportements en des temps et des lieux donnés inquiètent à présent les adultes et Responsables coutumiers, comme toutes exacerbations d’une condition plus ou moins supportable par le groupe. Ce syndrome générationnel dit d’Amawie et Néro est donc celui de l’attitude d’un individu ou d’un groupe pathologiquement dangereux parce que comprise comme l’expression de comportements très vite déclencheurs de débordements psychosociaux.

 

20-07-01 004.jpgC’est cela qui a été diagnostiqué il y a un peu plus d'une trentaine d’années dans le contexte de la guerre civile au Suriname. Ce syndrome, qui touche largement les 15-25 ans dans les sociétés issues du marronnage, semble pour beaucoup d’observateurs et de tradithérapeutes d’aujourd’hui favorisé par les contextes qui engendrent des exclusions urbaines et peri-urbaines répétées qui sont toutes comme autant de circonstances menaçantes pour la cohésion et la paix sociale dans le bas-Maroni. En effet, les prises de risques inconsidérés étant le symptôme à des degrés divers du passage pathologique de la délinquance à la démence chronique : vols, viols en réunion, destruction des biens, etc. Tous comportements déviants largement constatés ces dernières années dans la vallée.

 

Regardons les faits : il y a tout juste 30 ans, en mars 1987, le conflit civil du Suriname battait son plein. Le Granman paamaka, Cornélius Forster, et une partie des siens étaient réfugiés (comme on disait à l’époque) sous le dispensaire d’Apatou, chassés de Langatabiki par les affrontements en cours. Partout évoluaient des dizaines de jeunes excités par le mouvement guerrier déjà assez violent, avec des morts évidemment, des deuils, des interrogations et interprétations socio-culturelles sans fin. Les armes de guerre, jusqu’alors, ne parlaient pas souvent dans le bas-Maroni. La chasse, traditionnellement, satisfaisait l’appétit de traques et longues marches en forêt tout comme la vie d’apprentissage unique que procure ce mode d’expérience très valorisant à cet âge, pour cette culture de l’autonomie et de la solidarité intergénérationnelle. Cependant cette guerre civile sur les rivages du Maroni modifiait ici les rapports des uns et des autres avec la violence, les plus jeunes souvent, d’une façon inquiétante et même préoccupante, bien au-delà des enthousiasmes propices aux belligérants du moment, à leurs discours et à leur politique.

 

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Pendant la guerre, aux côtés du Granman se trouvaient des conseillers âgés. Parmi eux le basia Tyonkay faisait un parallèle absolu entre ces temps troublés et ceux de l’époque d’Amawie et de Nero, ces deux violents réfractaires aux processus d’assimilation et d’évangélisation qui commençaient à se développer dans le bas-Maroni. Ils se mettaient à attaquer et détruire toutes formes d’institutionnali-sation et refusaient toute conception monothéiste, entre autres. Amawie et Nero refusaient catégoriquement un dieu qui aurait créé les Hommes à son image et les aurait livrés à l’esclavage. Tous deux s’élevaient contre les Bakra qu’ils assimilaient à une émanation diabolique contre l’humanité, ce dont le marronnage les avait libérés. Il fallait donc se défendre de leur retour absolument.

Ce comportement révolté avait fini par séduire beaucoup de jeunes à l’époque qui formaient des bandes redoutables que l’on désignera donc, d’après leurs noms, comme celui d’un comportement irrépressible en opposition viscérale à toutes tentatives de pacification, de normalisation en cours à l’époque avec les Institutions et les Églises. Les Paamaka cherchaient alors à trouver leur place à l’image des Djuka et autres Saamaka dans le siècle qui semblait s’annoncer assez mal pour eux, Sa Majesté des Pays-Bas ne leur reconnaissant aucun espace, aucune légitimité.

Amawie et Nero mythifient dans la mémoire locale cette attitude à la fois animée d’une mystique excessive comprise comme la manifestation traditionnelle d’une possession ancestrale, voire d’une invasion sorcière (wisi) domptée sur la raison (fustan), pour exacerber les ressentis (firi) sans modération aucune, ni contraintes ni obligations et ce, dans une terrible propension au passage à l’acte (proberi luku) et la prise des risques inconsidérés sur un mode de violence extrême. Lorsque ces deux aspects d’un même agir pathogène s’expriment simultanément, cela devient l’annonce d’un grand danger social dont il convient de se prémunir. Il s’agit alors d’amorcer sans tarder cet héritage d’une solidarité communautaire propre à développer des attentions thérapeutiques adaptées à ces jeunes en révolte, à cette génération perturbée.

 

20-07-01 005.jpgCeci lorsque cela est encore possible évidemment. Car ce n’est que lorsque les manifestations de ce syndrome peuvent encore être contrariées, enrayées et parfois, en certaines circonstances, domestiquées que les thérapies, individuelles ou collectives, interviennent. Il s’agit là de ce que nous pouvons désigner comme une véritable pathologie sociale avec de terribles passages à l’acte, individuels ou collectifs, souvent dangereux, répétitifs et irrépressibles pour la personne concernée.

 

Ce qui nous interpelle ici aujourd’hui, ce sont les réponses transculturelles originales que ce syndrome suggère toujours parmi nos communautés. Ce sera l’objet de ma prochaine chronique.

Olson Kwadjani

 Retrouvez bientôt la prochaine chronique d’Olson sur Un Témoin en Guyane
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01/07/2020
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