Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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D'UNE ÉCONOMIE DE SUBSISTANCE À LA SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION

13/11/2012
Les peuples autochtones de Guyane à un tournant
 
L'article ci-dessous a 20 ans, il a été publié par Bernard Delpech, (sociologue, Université Paris X, Nanterre), dans le n° 182 des Cahiers d'Outre-mer, avril-juin 1993. Plusieurs aspects en sont sont notoires :
- cet écrit concerne les Aluku mais, à quelques détails près, vous pouvez remplacer Aluku par Businengé, tant il est tristement universel dans sa clairvoyance ;
- malgré son ancienneté il reste d'actualité. Symptomatiquement la société guyanaise n'a pas changé, les choses auraient, selon moi, empiré jusqu'à devenir, dans certains cas, paroxystiques.
Pour une explication socio-historique des causes d'une telle situation, je vous renvoie à un essai, excellent au demeurant, publié récemment chez l'Harmattan : UN TÉMOIN EN GUYANE. J'y ai trouvé une multitude de points de vue convergents entre ces deux écrits.
 

AlukuDrummer.jpgDescendants d'esclaves fugitifs, les Aluku[1] communément appelés « Boni » par référence à leur chef éponyme ou simplement Noirs marrons par référence à leur histoire sont environ deux mille[2] en Guyane Française. Restés à l'écart de toute influence directe jusqu?à la fin des années 1960, cette société coutumière a été secouée par les mutations découlant de la décision prise en 1969 par les pouvoirs publics d'étendre le régime départemental à l'ensemble du territoire guyanais.

L'expansion de l'économie marchande et de la culture urbaine, portée par les interventions dirigistes de l'État, a frappé cette société de plein fouet, la déstabilisant et ébranlant de proche en proche l'ensemble de ses structures.

Les villages se dépeuplent cependant que les concentrations démographiques se renforcent au chef-lieu de commune, brisant un équilibre naturel fragile. Des flots de paupérisation se sont formés à la périphérie des villes du littoral.

La production vivrière a été profondément perturbée par la [marchandisation] et l'adoption du système français de protection sociale qui mettent en péril l'auto-suffisance alimentaire. La dégradation des conditions d'existence entraîne une augmentation inquiétante des maladies de carence.

Que réserve donc l'avenir à ce petit peuple issu du marronnage qui, au début du siècle, joua un rôle non négligeable dans la vie économique de la Guyane ? Doit-il disparaître pour se fondre dans une société mono-culturelle, au prix du sacrifice de la génération montante ? Est-il trop tard pour qu'il relève ce nouveau défi : trouver la voie d'une insertion harmonieuse qui préserve son identité socio-culturelle, ultime témoignage vivant de la résistance à l'esclavage.

 

I. Une société coutumière longtemps en harmonie avec son milieu naturel

Vers 1840, après un siècle de pérégrinations et de luttes dans les confins guyano-surinamiens, les Aluku se fixèrent sur les terres domaniales du bassin supérieur du fleuve-frontière Maroni, dans la région de Maripasoula, outre utne enclave sur le Bas-Maroni.

L'extrême densité du manteau végétal et le morcellement du relief où alternent collines pentues et bas-fonds humides les conduisirent à s'installer à proximité du fleuve et des rivières affluentes, seules voies de déplacement. Des sols pauvres e des ressources naturelles restreintes derrière une luxuriance trompeuse conditionnèrent étroitement leur économie et leur mode de groupement.

L'exploitation agricole était limitée au voisinage immédiat des berges. Il s'agissait de cultures itinérantes sur brûlis, selon la technique dite « de l'abattis », empruntée aux Amérindiens, où le seul élément fertilisant est la cendre ; on ne pratique qu?une seule récolte. Ces cultures étaient complétées par les ressources de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Pour lutter contre l'usure rapide des sols, les dégâts causés par les fourmis-manioc - se propageant facilement d'une parcelle à l'autre - et l'épuisement de la faune, les Aluku multipliaient l'ouverture de parcelles de superficie réduite, disséminées, mais au voisinage de rivières facilement accessibles. Ce mode de production - le seul qui soit adapté au milieu forestier - combiné aux règles d'organisation sociale, expliquait la taille restreinte des communautés, leur dispersion et leur mobilité.

La notion de propriété foncière était inconnue et la terre simple objet de travail. Le territoire utile était contrôlé par des lignages utérins matrilocaux, les individus n'exerçant sur les défriches que des droits d'usufruit. Le déboisement et le brûlis fondaient le droit de mise en culture, un droit inaliénable et imprescriptible : l'abattis pouvait rester en friche durant de longues années sans que celui-ci s'efface.

Les tâches agricoles incombaient aux femmes mais les hommes intervenaient lors des travaux de force, défrichage, brûlis, récolte7. La pêche et la cueillette étaient de même des activités principalement féminines alors que la chasse restait l'apanage des hommes.

Des règles coutumières fixaient la répartition entre les différents groupes de parents, des territoires affectés à la chasse, à la pêche et aux cultures. La solidarité lignagère assurait le partage des prises à l'échelle de la communauté. Par un égal accès à la terre et aux ressources du milieu, la subsistance de chaque unité domestique se trouvait garantie dans le respect de l'équilibre écologique.

Les Aluku ne recherchaient pas l'autarcie. C'est pour assurer leur protection qu?à l'instar des autres groupes marrons surinamiens ils s'enfonçaient dans l'arrière-pays, à distance des établissements coloniaux. Ils se trouvèrent d'ailleurs rarement en situation d'isolement absolu car au long des générations, ils entretinrent avec le littoral des courants d'échanges afin de s'approvisionner en biens qu'ils étaient dans l'incapacité technique de produire : troc de produits vivriers et de bois contre des armes de chasse, de la poudre, de l'outillage, des tissus et du rhum d'abord ; échanges monétarisés ensuite. Cette nécessité constitua du reste un facteur décisif dans leur histoire.

sans-titre-copie-1.jpgAu début du XXème siècle, avec le développement en Guyane de l'exploitation aurifère, les Aluku s'engagèrent dans l'économie marchande en valorisant leurs compétences : construction de pirogues et d'abris, location de débarcadères, transport fluvial, négoce de surplus vivriers. Ce fut une période faste. Ensuite, au fur et à mesure du déclin de l'orpaillage, ils en vinrent à adjoindre aux activités de subsistance des emplois salariés sur les chantiers côtiers.

Jusqu'aux années cinquante, les déplacements de travail - exclusivement masculins et à caractère saisonnier - n'eurent qu'une incidence limitée sur l'occupation de l'espace, les genres de vie et l'organisation sociale. Les émigrés assuraient leur subsistance grâce aux vivres qui leur parvenaient des villages du fleuve, de sorte qu'une grande partie des revenus acquis sur le littoral revenait « au pays », sous la forme de matériels de production. Cette combinaison de l'auto-production et du salariat donna aux Aluku une certaine capacité d'inves­tissement tout en préservant leur indépendance économique. Ainsi réalisèrent-ils une bonne adaptation à leur environnement.

 

 

II. Un puissant moteur de changement : la départementalisation

En 1969, la réorganisation administrative de la Guyane Française inclut le pays aluku dans l'espace départemental. La réforme avait été décidée en 1946 dans le cadre de la loi dite de départementalisation, donnant aux « vieilles » colonies un statut pratiquement identique à celui des départements français. Mais elle n'avait été mise en ?uvre que sur la bande côtière : eu égard à ses particularités tant physiques qu'humaines, l'intérieur guyanais, dénommé « Territoire de l'Inini », bénéficiait d'un régime d'exception. L'extension du régime communal à l'ensemble du département ne prit effet qu'en 1969. Les « cercles municipaux », administrés par la gendarmerie, devinrent progressivement des municipalités.

Depuis, cette région est directement concernée par l'ensemble des mesures de planification. Les Aluku ont changé de statut et, soumis au système juridique français, se sont trouvés dès lors largement exposés aux influences de la modernité ainsi qu?aux emprises économique, politique et culturelle de la société créole, occidentalisée et urbanisée. La mise en ?uvre de la loi de décentralisation et l'institution en 1988 du Revenu Minimum d'Insertion, en stimulant la monétarisation et en accroissant le pouvoir des élus locaux, a accéléré le processus d'assimilation enclenché dans les années 1970 avec la départementalisation.

L'impact sur l'organisation et les valeurs culturelles de cette société apparaît considérable. Ouvrant une brèche dans le système coutumier, la réforme - parfois appliquée dans une logique administrative rigide - a engendré de profondes perturbations, déstabilisant la base économique, transformant les mentalités, altérant les règles de vie collective. Ces bouleversements, qui affectent l'ensemble des minorités ethniques de l'intérieur guyanais, ont suscité de vives réactions dans le milieu scientifique[3].

1. Une insertion précipitée dans les rapports marchands

La surimposition d'un régime dominé par les échanges généralisés, le salariat et le modèle métropolitain de protection sociale à un ensemble socio-­culturel reposant sur une économie d'auto-subsistance est génératrice de dérives, d'incohérences, voire de fractures, aboutissant, par un effet de cascade, au délabrement de l'ensemble du système. Le processus prend de plus en plus d'ampleur, au rythme des interventions de l'État, chacune concrétisée par une injection supplémentaire de subsides en numéraire.

Faute de possibilités de commercialisation, en raison de l'éloignement des points de consommation, compte tenu des difficultés de transport, mais surtout de la faible capacité d'absorption du marché intérieur, l'agriculture est une activité très médiocrement rémunératrice. Les possibilités d'insertion professionnelle et les chances de promotion sont extrêmement réduites du fait de l'étroitesse du marché de l'emploi et du manque de qualification lié à l'échec scolaire et à la carence de formation. Au pays, en dehors du canotage épisodique, les hommes n'ont à espérer que des travaux aléatoires et peu gratifiants. Les disponibilités marchands ne proviennent guère, dès lors, que des avantages sociaux.

Pénétrées par les normes venues de la côte, les mentalités [changent]. L'échelle des valeurs collectives se transforme au fur et à mesure de l?intégration de schémas d'attitudes véhiculés par la culture urbaine. Des besoins nouveaux se font jour, conditionnés par les modèles de consommation monétarisée. Ce phénomène est particulièrement sensible chez les jeunes, désireux de posséder les derniers produits de la technologie devenus critères de réussite et de prestige. L'utilisation, chaque jour plus intensive de l'instrument marchand engendre un nouveau type de rapports interpersonnels : on assiste à la formation de conceptions individualistes et d'orientations spéculatives.

2. L'éclatement des villages

En superposant dans les bourgs fonctions administratives, équipements de services (Mairie, gendarmerie, école, dispensaire?) et activités économiques, la réforme communale, renforcée par la loi de décentralisation, a provoqué l'émergence de pôles d'attraction, le désir d'accéder aux biens de consommation modernes, l'attrait des revenus à retirer de quelques chantiers publics et du passage touristique, les contraintes liées à l'obligation scolaire, les pressions exercées sur les esprits[4] pour imposer un idéal de regroupement sont autant de facteurs concourant au dépérissement des villages fluviaux, qui ne retrouvent un semblant de vie qu'à la faveur de manifestations traditionnelles, au demeurant de plus en plus rares. Certains, déjà, se sont éteints et n'ont plus qu'une présence fictive sur les cartes.

Des maisonnées entières, bercées par l'illusion que, faute de gains tirés d'activités salariées, les disponibilités financières provenant des diverses aides suffisent à la subsistance, viennent grossir les chefs-lieux de communes de Maripasoula, Papaïchton et Apatou, relais vers les villes côtières où se développent des foyers de prolétarisation.

Les Aluku essaiment en nombre sans cesse croissant dans les trois principales villes de Guyane (Saint-Laurent du Maroni, Kourou et Cayenne) entre lesquelles ils circulent au gré des opportunités d'emploi. Ce phénomène dont le mécanisme et les incidences sont bien connus des géographes, économistes et sociologues, s'est amplifié de manière spectaculaire dans les dernières années au point de prendre les proportions d'un exode massif, sans répondre pour autant à une demande précise de la vie économique guyanaise.

Au vrai, si tant est que les mesures d'assistance aient jamais eu pour but de retenir la population en milieu forestier, l'effet est diamétralement inversé : en détournant les villageois des activités de subsistance, en les rendant par là-même dépendants des circuits de consommation monétarisés, elles ont agi comme un aimant et poussé à leur regroupement dans les bourgs puis à leur descente vers les villes de la côte, dans des conditions le plus souvent précaires. Des enquêtes récentes en apportent confirmation : en 1979, on estimait à environ 350 le nombre des Aluku installés sur la côte. Ils sont aujourd'hui (en 1993) estimés à plus de 1 000. Peut-être sont-ils plus nombreux sur le littoral qu'à l'intérieur.

3. L'école : des conséquences nocives par négligence des réalités des milieux géographique et culturel

Depuis 1970, l'école est obligatoire en pays aluku. Elle connaît au début un succès certain en raison des aspirations à la promotion sociale qu'elle a fait naître. Cependant, de l'avis unanime, l'instruction telle qu'elle est délivrée répond mal aux besoins des jeunes[5].

08-03-20-011-copie.jpgIl est vrai qu'on s'est fort peu soucié d'adapter le système scolaire au contexte local. Les temps - horaires et calendrier - sont ceux en vigueur sur la côte[6]; ils ne tiennent pas compte des nécessités liées aux activités de subsistance. Ainsi, d'octobre à juin, les femmes sont privées d'une main-d'?uvre appréciable : plus de fillettes pour aider aux tâches domestiques et agricoles, pour prendre soins des nourrissons, pour pêcherie fretin au bord des criques voisines des villages, pour cueillir plantes et fruits sauvages en forêt ; plus de jeunes garçons pour prendre part aux travaux des champs et aider au canotage. Eprouvant des difficultés à s'écarter seules des villages, les femmes ont tendance à n'exploiter que les zones les plus proches.

La génération montante est coupée d'un savoir-faire ancestral pourtant indispensable à la vie dans cet environnement ingrat. L'école participe au processus de déculturation en concourant à la perte de contact avec le milieu naturel[7]. Le contenu des programmes est en effet calqué sur le modèle métropolitain, dans lequel les connaissances générales l'emportent largement sur la formation pratique. L'enseignement est délivré dans une langue que ne maîtrisent pas les enfants, par des maîtres le plus souvent débutants, mal préparés, peu motivés[8], d'où la médiocrité des résultats, pour ne pas dire l'échec, au terme de trois décennies d'efforts[9].

L'obligation d'assiduité entraîne les parents, [de gré ou de force], à se rapprocher des bourgs et à s'y fixer. L'école contrarie la mobilité exigée par le milieu naturel ; elle contribue au renforcement des pôles démographiques. Elle a fait naître le désir de s'extraire du milieu forestier en développant une survalorisation de la ville et des emplois « assis » de la fonction publique, qui incite à l'évasion des jeunes hors du cadre coutumier. Il est significatif que le rejet du statut traditionnel et la contestation de l'autorité soient principalement le fait de jeunes scolarisés ayant séjourné en milieu urbain.

4. La désagrégation de l'armature sociale et le relâchement des modes de régulation

La dispersion des membres de l'ethnie - à l'extérieur du territoire [coutumier] et à l'échelle du département - et la liberté que s'octroient nombre d'entre eux, tout particulièrement les jeunes, de mener leur vie hors des normes coutumières, font que les groupes de parenté et d'alliance ont perdu une grande part de leur cohésion. Les réseaux de solidarité lignagère et d'entraide clanique se sont décomposés, le contrôle social s'est relâché, entraînant la disparition de la plupart des modes de régulation. La société n'est plus soutenue par les valeurs morales qui contribuaient à son unité.

Les Aluku n'accordent qu'une place secondaire au mariage en tant qu'institution. Mais cette nouvelle particularité de structure sociale a favorisé l'effacement du modèle matrimonial coutumier et le glissement vers les formes de conjugalité de plus en plus a-culturées. Les unions sont instables, la cohabitation extrêmement temporaire, les relations sexuelles hors mariage plus précoces et plus fréquentes. Dans les chefs-lieux, on rencontre des femmes - certaines assumant la charge de plusieurs enfants en bas âge, parfois issus de pères différents - qui affirment ne bénéficier d'aucune assistance masculine, ni en espèces ni en nature. Déjeunes mères, épuisées par l'allaitement, privées du secours de leur propre famille, se retrouvent en situation difficile.

On note une augmentation des naissances rapprochées, due à la rupture de l'interdit frappant les rapports sexuels durant la période d'allaitement qui était en moyenne de deux ans. En ville, l'état de dépendance économique dans lequel se trouvent certaines femmes et la crainte qu?une seconde épouse ne leur soit imposée peuvent expliquer des attitudes de soumission sexuelle. Les anciens s'accordent pour attribuer ces dérapages au laxisme venu du littoral.

Dans les villes côtières, les conditions de vie - qui ne permettent pas de multiplier les résidences autant que sur le fleuve - et les stratégies mises enjeu pour tirer le meilleur profit matériel de la politique de subventions, favorisent la formation de ménages « à l'occidentale », où l'homme est plus souvent pré­sent. Le mode de vie urbain pousse à l'affirmation du droit paternel.

En matière de puériculture, les influences extérieures se manifestent dès le premier âge par une modification de l'alimentation[10], plus tard par un rôle plus actif du père.

Le pouvoir traditionnel et l?autorité coutumière subissent une crise profonde : il sont fortement contestés voire rejetés par les jeunes qui se tournent vers ceux des leurs qui sont parvenus à s'insérer dans l'appareil politico-administratif moderne. Cette perte de contrôle de la situation est ressentie par le commandement d'une manière d'autant plus aiguë qu'il se sait dévalorisé aux yeux de l'Administration.

5. Des conditions matérielles de vie dégradées

La situation actuelle est caractérisée par une régression. Dans les villages fluviaux, l'agriculture vivrière est en déclin, conséquence de l'exode et des revenus marchands issus des prestations sociales, les uns induisant l'autre. Autour des chefs-lieux, les rendements s'amenuisent par suite de la surexploitation des sols due à la densification de l'occupation de l'espace. Le seuil limite de soixante-dix personnes par kilomètre de rivière est largement dépassé. Par ailleurs les habitants perdent pour partie la maîtrise de la gestion de l'espace. Dans les zones côtières d'immigration, les activités vivrières sont extrêmement réduites en raison d'obstacles techniques, notamment des difficultés rencontrées par les femmes pour accéder à la terre.

Les ressources naturelles sont en diminution notoire : la chasse et la pêche sont devenues aléatoires, résultat de l'épuisement de la faune. Ces effets sont particulièrement sensibles autour des chefs-lieux de commune où le seuil de densité est franchi. Les règles fixant la répartition des territoires de chasse et de pêche ne sont plus respectées, même dans les villages fluviaux. Ces activités sont sur le point de devenir une affaire de professionnels[11], parfois étrangers à l'ethnie. L'épuisement du capital est accéléré par l'usage de techniques de capture et de conservation modernes.

En forêt, la signification donnée à l'afflux marchand provoqué par les prestations sociales, en disqualifiant le travail agricole, incite au désengagement vis à vis de la terre. La distribution de revenus sans contrepartie en travail prédispose les femmes à délaisser les tâches de subsistance. Certaines ne cultivent plus du tout, ce qui peut être considéré comme une des prémices à l'émigration. La production vivrière - qu'il s'agisse du manioc, de l'igname ou du riz de coteau - n'occupe plus qu'une place secondaire. Une présence masculine n'accroît généralement pas la force de travail d'une unité économique ; elle se manifeste rarement par une augmentation significative de la production.

Dans les aires entourant les chefs-lieux, une transformation radicale affecte le mode d'utilisation des sols, par passage de l'extensif à l'intensif. La densification de l'espace, à laquelle s'ajoute la difficulté à maintenir la relation avec le fleuve, aboutit à une concentration des abattis au voisinage des aires habitées, sans que le principe de régénération par une longue période de repos soit respecté. L'épuisement irréversible du capital pédologique, la transmission accélérée des maladies végétales et la prolifération des parasites, les fourmis-manioc notamment - effets de la surexploitation - débouchent sur une baisse sensible des rendements. L'autonomie de la production et sa base familiale sont compromises par la rupture des équilibres fondamentaux.

6. Les transformations de l'habitat : villages aménagés et bidonvilles

Les mutations profondes qui affectent la société aluku s'expriment de manière tangible à travers les modifications de l'habitat, même lorsque l'autorité administrative n'est pas directement intervenue par des opérations de planification.

Deux logiques d'organisation spatiale se heurtent dans des rapports inégaux.

Le modèle résidentiel traditionnel procède du mode d'exploitation et des règles de la parenté utérine : en front de rive, une succession de minuscules clairières ouvrent sur des débarcadères par des chemins bordés d'arbres et rayonnent vers les abattis par des sentiers. Chaque alvéole abrite une dizaine de petites cases rectangulaires, en planches refendues au coin, au toit à double pente couvert de palmes tressées, disposées en arc ou en cercle autour d'espaces communs traduisant des liens de solidarité lignagère.

À l'opposé sont les normes imposées par l'État dans les villages « aménagés » : carroyage géométrique, lotissements dotés d'équipements collectifs. Les constructions sont au gabarit, identiques à celles de la côte. Elles ne sont plus implantées par rapport aux points d'accostage, peuvent se trouver éloignées du fleuve, voire lui tourner le dos. Les logements bâtis à titre individuel, en bois de sciage, s'inspirent de la maison surinamienne ou guyanaise à toit de tôle. Les parcelles sont parfois clôturées.

Dans les hameaux que l'exode n?a pas encore complètement vidés, on est frappé par l'état d'abandon des espaces collectifs, le manque d'entretien des cases et la décadence des techniques de construction par perte de savoir-faire autant que par désintérêt : les assemblages de charpente à mortaise et cheville, fruit d'une grande habileté manuelle, les décorations picturales polychromes, les panneaux de marqueterie qui ornaient les façades principales en pignon ont presque partout disparu. La couverture en tôles ondulées s'est imposée malgré ses inconvénients.

En périphérie des agglomérations côtières, les formes précaires de fixation résidentielle se multiplient, révélatrices du processus de paupérisation induit par la perte d'autonomie économique. À Saint-Laurent-du-Maroni par exemple, point de départ des trajectoires migratoires, la berge fluviale est bordée sur plusieurs kilomètres de « villages », euphémisme désignant un ensemble compact de baraques en matériaux de fortune - certaines sur pilotis - installées sur le domaine public mais sans aucune infrastructure. Ils forment des quartiers multi-ethniques où les Marrons viennent s'entasser. Deux cent cinquante groupes domestiques, soit mille deux cents à mille cinq cents personnes d'origine marrone vivaient dans les « villages »en 1982. Toutes les conditions d'insalubrité s'y trouvent réunies : mauvaise qualité de la construction, promiscuité extrême, aération insuffisante, risques d'incendie, pollution des eaux stagnantes et de la rive par les déchets domestiques et les excréments, le fleuve servant à la fois de point de ravitaillement et d'égout. De nombreux enfants souffrent de maladies hydriques. Un programme de résorption partielle et de relogement a été lancé en 198547> mais il est à craindre que l'appel qu'il a créé sature rapidement le nouveau site.

A Kourou, le quartier Saramaka, créé par les premiers ouvriers marrons de la base spatiale, s'étend sur des marais non asséchés, cependant qu'à Cayenne, une couronne de masures constituées en bidonvilles est en passe d'enserrer la ville.

7. Problèmes nutritionnels et pathologie sociale

sud_arama01.jpgDans la seconde moitié des années 1980, des modifications profondes sont intervenues dans les habitudes alimentaires et le mode d'approvisionnement des Aluku, en rapport direct avec la désagrégation avancée du système de production. La baisse de consommation de produits frais est sensible. Elle résulte des déséquilibres spatiaux et d'une dépendance sans cesse accrue par rapport au secteur marchand. Cette situation crée un danger de détérioration de l'équilibre nutritionnel. Le risque est d'autant plus important que ces changements interviennent sur un terrain fragilisé par des pratiques relevant de représentations culturelles[12].

Des aliments, hier encore produits sur place, sont aujourd?hui en partie ou en totalité achetés. Se trouve associé à ce phénomène le recours à des prépara­tions de remplacement, là où les réseaux d'échanges sont suffisamment denses. Le riz et le manioc sous ses différentes formes, qui constituaient la base de la nourriture traditionnelle, sont de plus en plus fréquemment commercialisés, surtout en ville. La production de ces deux denrées tend à se concentrer entre les mains d'un nombre restreint de « professionnelles » qui vendent sur le marché. La farine de blé et le pain les remplacent de plus en plus souvent. Légumes frais et fruits disparaissent progressivement des rations quotidiennes. De même, on observe une réduction de la consommation de viande fraîche, qu'il s'agisse de gibier ou de produits d'élevage. L'affaiblissement de la solidarité à cet égard est tel qu'il devient difficile, lorsqu'on n'est pas chasseur, de se procurer de la nourriture carnée autrement qu?en l'achetant. Parents et alliés, auxquels on pouvait autrefois faire appel en cas de pénurie, sont de plus en plus réticents à apporter leur assistance, voire franchement réfractaires. Certains vont jusqu'à dissimuler leurs prises et leurs achats pour ne pas devoir partager.

L'évolution de la relation à l'argent et les influences de la côte ont induit depuis peu l'apparition de modèles de consommation caractérisés parle recours aux équivalents modernes d'importation qui, lorsque les revenus le permettent, viennent compenser - au moins partiellement - le déficit de la production et diversifier les menus. En quelques années, la consommation de produits surgelés a très fortement augmenté au détriment des produits frais ; il en est de même, bien qu?à un degré moindre, des conserves et des salaisons. La consommation de viande importée, sous ses différentes formes, apparaît d'ailleurs comme un indice du niveau de richesse.

On ne peut que constater une dégradation du régime nutritionnel par usage excessif de ces aliments. Cette situation est particulièrement marquée dans les agglomérations du littoral : proximité des points de diffusion des produits marchands et de la culture urbaine, dépendance quasi totale des femmes vis-à-vis du numéraire par suite de la rupture du lien économique avec les villages lignagers et de la dépossession des moyens de production, résultant principalement de la perte de la maîtrise de l'espace.

La progression régulière, depuis dix ans, des troubles nutritionnels (au premier rang desquels le diabète) constitue l'un des indicateurs les plus négatifs des transformations qui affectent le milieu aluku. En 1985, les responsables médicaux du département suscitèrent un programme d'investigation portant sur les contextes économique et culturel d'apparition et de développement de ces formes pathologiques, qui placent le département au rang des pays sous-développés.

Les enfants et les femmes sont les principales victimes d'affections en relation évidente avec les déséquilibres alimentaires. L'excès de fatigue dû aux grossesses rapprochées et à l'absence d'aide masculine ajoute aux effets d'une alimentation carencée. En réduisant la lactation et la richesse du lait, le mauvais état de santé dont souffrent les femmes malnutries affecte directement leurs nourrissons, sevrés de surcroît plus précocement que par le passé. Face à cette pathologie, les moyens disponibles sont réduits. Les recherches me­nées récemment ont, à tout le moins, permis d'évaluer des actions déjà mises en ?uvre.

Dans les chefs-lieux et les bidonvilles de la côte, des risques permanents d'épidémie, en raison de la promiscuité et de l'insalubrité, viennent se greffer sur cette pathologie nutritionnelle.

Dans la transition vers la société de consommation et l'économie mar­chande, les Aluku empruntent la voie la moins valorisante. Risquant de disparaître en tant que groupe ethnique, ils s'intègrent au plus bas de l'échelle sociale guyanaise, sacrifiant les générations montantes handicapées par leur manque de qualification professionnelle.

Eu égard à leur rôle-clé dans la vie économique de la Guyane au temps de l'orpaillage, les Aluku sont en droit d'espérer être associés au développement du pays par une insertion dans les circuits modernes qui préserve leur identité culturelle et satisfasse leurs aspirations à l'ascension sociale. Le processus qui vient d'être décrit n'a pas de caractère inéluctable. Il peut être jugulé si l'on donne aux Aluku les moyens d'assurer sur place leur insertion, dans la maîtrise retrouvée de leur environnement

Il y a extrême urgence à tenter d'enrayer les départs pour la ville, puis à inverser le flux migratoire. En premier lieu en écartant toute décision ou incitation de nature à nuire à la mobilité géographique in situ et à renforcer un mécanisme qui ne peut que conduire les migrants à venir grossir en ville les rangs des sans-emploi pour tomber dans la condition de prolétaires. En second lieu, en intervenant au niveau du système de production, de manière à favoriser l'introduction en milieu forestier de cultures de rapport ainsi qu'une meilleure exploitation des compétences dont ce groupe ethnique a amplement donné la preuve dans le passé.

 

39483987.jpgIII. Des pistes pour en sortir

Pour contrecarrer efficacement l'exode qui s'accélère tout en asseyant une économie solide, l'accès aux revenus doit s'appuyer sur le sens remarquable du travail que ce peuple a su montrer et non l'inciter a l'inaction ; il doit encourager l'épargne et non favoriser la dépense, reposer sur des gains et non sur l'assistanat ; il doit passer par des productions agricoles d'exportation, sous réserve de leur compatibilité avec la nature des sols et le principe d'auto-suffisance vivrière.

Il importe tout autant que les stratégies mises en ?uvre s'insèrent dans le cadre d'un plan de « re-développement » régional prenant en considération les récents changements survenus dans l'équilibre économique du bassin du Maroni, du fait, notamment, de la présence de près de dix mille Noirs Marrons réfugiés du Suriname pendant la guerre.

S'il est certes indispensable de remodeler parallèlement le cadre d'existence en milieu forestier, tout programme devrait tenir dabord compte de la spécificité des bases socio-culturelles des groupes marrons. Les interventions n'atteindront leur but que si elles s'appuient sur des besoins ressentis, exprimés et sont conduites sans autoritarisme.

En matière d'équipements collectifs, il faut améliorer les accès piroguiers par la multiplication du nombre de débarcadères, former des réparateurs de moteurs hors-bord et hâter la mise en place de réseaux électriques et téléphoniques modernes afin de lutter contre l'isolement.

Au regard des conditions de subsistance, il serait judicieux de parfaire la formation agricole, d'inciter à compléter la production d'abattis et de promouvoir le petit élevage, de renforcer la protection phyto-sanitaire et la lutte contre les épizooties. Il importe aussi d?aider à la restauration de l?équilibre naturel par la stricte prohibition des techniques de capture destructrices de la faune.

En matière de santé, il est urgent de réviser les conditions d'accès au système médical par la mise en place d'une assistance reposant sur une connaissance plus fine des problèmes spécifiques à ce groupe, de ses représentations de la maladie et de ses attitudes face à la médecine occidentale ; une assistance mieux orientée vers la prévention, par le truchement d'un personnel issu du milieu même, voire par la collaboration de thérapeutes traditionnels.

Quant à l'enseignement, il faut rapidement l'orienter vers les formations professionnelles et encourager, en vue d'une élévation des qualifications, une pédagogie résolument adaptée passant par le bilinguisme et des maîtres motivés, formés aux réalités du milieu : n'est-ce pas chose possible ? De jeunes aluku en cours de formation expriment l'intention d'enseigner chez eux. Dans le même ordre de préoccupations, il est indispen­sable de trouver une formule de « ramassage » digne, n'imposant plus aux familles de quitter les villages pour scolariser les enfants, et d'implanter des écoles (ou « regroupements pédagogiques ») dans les villages même pour éviter aux enfants d'avoir un temps de trajet incompatible avec leur jeune âge.

Il paraît enfin souhaitable, [indispensable ! note du Témoin] de restaurer l'autorité politique coutumière par des marques de reconnaissance officielles.


[1] L'un des quatre principaux groupes de Noirs marrons présents en Guyane française.

[2] En raison de l?absence d?état-civil d'une part, d'autre part en raison de leur dispersion et de leur mobilité , leur nombre reste difficile à estimer.

[3] « Cette entreprise d'assimilation menée par tous les moyens de pression d'un état moderne à l'égard de petits groupements sans défense est une atteinte à la dignité humaine »... « Cette action [?] ne peut conduire qu'à l?effondrement de leur économie, à leur désorganisation et finalement à leur concentration dans les bidonvilles autour de Cayenne et Saint-Laurent ». (J. Hurault, 1970).

[4] Le « chantage aux allocations familiales »?

[5] « On ne soulignera jamais assez le rôle néfaste d'un système d?enseignement totalement inadapté au pays, prétendant transposer purement et simplement le genre de vie et les techniques de la métropole dans un milieu physique et culturel absolument différent ». (Hurault, 1970).

[6] Alignés le plus souvent sur la métropole.

[7] « Ce système a contribué à bouleverser les esprits, à détacher les individus de leur terre natale et à leur faire perdre les techniques sans lesquelles, dans le sévère milieu de la forêt équatoriale, nul ne peut vivre d'une vie indépendante [?] L?enseignement inadapté a brisé la relation entre l'Homme et le milieu naturel ». (Hurault, 1970).

[8] L'affectation des enseignants servant en milieu sylvicole présente une grande instabilité : rares sont ceux qui y effectuent plus d?une année de service.

[9] Au sortir de l'école, les enfants de la forêt perdent très vite un usage toujours mal maîtrisé de la langue française. « Cet enseignement risque de déstructurer les enfants sans rien apporter de nouveau qu'ils puissent utiliser réellement ». (Aribaud, 1980).

[10] Par la réduction sensible de la phase d'allaitement exclusif due à l?introduction précoce d'aliments de sevrage.

[11] En partie suite à une demande croissante des restaurateurs des villes du littoral.

[12] Les « tabous » alimentaires sont nombreux et concernent les enfants comme les adultes. Leur transgression est perçue comme apportant maladie et mort.

 



13/11/2012
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