S... UN JEUNE HOMME SAAMAKA (5) - Un Témoin en Guyane, écrivain - le blog officiel

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S... UN JEUNE HOMME SAAMAKA (5)

30/12/2013

« civilisé, mais qui garde sa culture comme elle est »

 

La famille de S..., son fonctionnement, l'éducation de l'enfant  

- Peux-tu, à présent, me présenter les membres de ta famille et me préciser, pour chacun d’eux, le rôle qu’il a joué dans ton éducation ?  

- En fait… je pense qu’ils n’ont pas fait grand-chose, parce que… c’est moi l’aîné ; donc… pour mes frères, jusqu’à présent, ils n’ont pas fait grand-chose. C’est plutôt moi qui les défend, qui… qui me démerde pour eux…  

- Mais… ils t’ont élevé, ils t’ont raconté des histoires, ils t’ont donné des interdits, ils t’ont autorisé à faire des choses, ils t’ont permis de les faire…  

09-10-30-000-copie.jpg- Oui… ils m’ont surtout permis de faire des choses.  

- Ils t’ont beaucoup permis, donc.  

- En fait, ils m’ont aidé à me surpasser. C’est important. Du    coup, si je n’étais pas… si je n’avais pas eu de petit frère, peut-être que j’aurais été différent. Mais comme j’étais l’aîné je voulais donner l’exemple, un peu. Et c’est pour ça que je me démerde pour donner l’exemple, pour faire des choses bien. J’ai essayé de ne pas faire de conneries. J’ai toujours essayé de leur apprendre à faire les bons choix, à ne pas déconner, en fait.  

- Tu me parles de l’exemple que tu essaies de donner aux plus jeunes.  

- J’essaie… je ne sais pas, j’essaie d’être meilleur, quoi. J’essaie toujours de montrer[1], de ne pas donner un mauvais exemple.  

- Là, ce dont tu me parles, c’est du statut de l’aîné, du plus grand [de la fratrie] qui, en fait doit prendre en charge une partie de l’éducation des plus jeunes. À la place des parents ? 

- En plus des parents, plutôt. Parce que sinon, tu prends la    place des parents, et ça ne va pas. Ça va être l’angoisse parce que… on a toujours besoin des parents. Ce sont les parents qui donnent les ordres.

 

Il faut s’arrêter ici sur ces quelques moments d’échange. Lorsque j’ai commencé à interroger S... sur l’éducation des enfants (en général) et la sienne (en particulier) il a adopté d’emblée la posture d’acteur éducatif et non d’objet d’éducation. Cela nous renvoie à plusieurs caractères propres à la culture Saamaka et plus généralement businenge :

- la difficulté d’une projection trop subite ou mal préparée dans un passé qui semble déjà lointain : la petite enfance, même s’il s’agit de la sienne propre ;

- la conscience d’être un maillon inévitable, et incontournable d’un maillage familial qui perd toute sa cohérence en cas de défaillance de l’un de ses acteurs. Dans un milieu à risque comme l’environnement du fleuve, la grande forêt ou même l’abattis proche de celle-ci, les dangers ne manquent pas. La défaillance ou la transgression peuvent avoir des conséquences dramatiques pour le sujet lui-même tout d’abord, ensuite pour les membres de la communauté qui devraient lui porter secours en cas de danger.

En tout état de cause le maillage évoqué supra repose sur une société (familiale, de village ou de clan) très structurée et une position hiérarchique de chaque individu clairement identifiée par tous. Ce qui explique que chacun(e) à l’intérieur d’une fratrie est à la fois celui ou celle qui prend soin d’un plus petit en même temps que l’objet de la vigilance d’un(e) plus grand(e). On pourrait parler d’une éducation déléguée à plusieurs niveaux.  

 

- Ils donnent les ordres ?  

- Ils donnent des idées… Ils te mettent sur la voie… qu’ils veulent, en fait. Parce que si personne ne te propose quelque chose… Tu n’as rien. Il faut toujours quelqu’un pour te montrer, t’expliquer, te montrer l’intérêt de [ceci ou cela]. Sinon, on est là, on n’a pas d’envie, on ne fait rien. Quand on ne connaît rien [à quelque chose], on n’a pas envie de le faire. Au contraire, si on connaît, on a envie[2] de le faire… ou bien on n’a pas envie. Mais ça fait réfléchir, quoi.  

- « Ça fait réfléchir… » Donc, pour toi,    l’important, c’est que, chaque fois que tu reçois un « ordre » de tes parents, tu saches pourquoi tu dois faire ça.  

- Pourquoi, et comment.  

- Et y a-t-il une différence entre la part éducative que t’accordait ton père, celle de ta mère, celle de ta tante, puisque je sais que tu as vécu longtemps avec elle, ou celle d’autres membres de ta famille ? Ont-ils chacun un rôle bien défini, ont-ils des domaines bien différents, ou bien est-ce que cela se vaut, l’un dit comme l’autre aurait dit ?  

- Ils ont des domaines différents. Ça dépend. Par exemple : si j’étais resté avec ma tante, je n’aurais pas connu l’agriculture, ou seulement l’agriculture familiale, les abattis et tout. Je n’aurais pas découvert l’élevage… tu comprends ? Approfondir tout ça, je n’aurais pas pu le faire. Déjà, ma tante, elle est médecin. Donc ça n’a rien à voir, en fait. Ma mère était professeur au Suriname, avant de venir ici. Mon père, lui, est guyanais. Lui, il est agriculteur.

08-03-20-080-copie-copie-3.jpg- Mais il ne fait pas d’agriculture traditionnelle sur abattis… Il fait de l’agriculture plus planifiée, ou quoi ?

- Oui, et il fait la comptabilité, oui. Maintenant, ils ont leur entreprise. Du coup, le terrain, les bovins, je m’occupe de ça. Je suis obligé. Même si je pars, je dois revenir. Parce qu’il y a quelque chose qui m’attire beaucoup là-dedans. Mais c’est un peu compliqué, en Guyane. C’est trop compliqué. Bon.

- Le domaine que tu choisirais, si tu pouvais le faire, c’est…

- L’élevage de bovins.

- C’est ça qui te plairait.

- Oui, et je connais beaucoup de choses, là-dessus.  

 

Nous marquons une pause.

 

 - Pour récapituler, si je comprends bien, ta tante a tenu, pendant que tu vivais avec elle, le même rôle que tes parents qui n’étaient pas là ?

- Voilà.

- Ce n’était pas un rôle « à part », un rôle en plus ?

- Non.

- Et dans les autres familles, c’était comme ça aussi ?

- Oui, souvent.

- Et les autres membres de la famille ont quelque chose à dire sur l’éducation des enfants ?

- Comme je l’ai dit, déjà, nous, nous sommes civilisés. Eux, ils sont plus… comment dire ?... traditionnalistes. (rire). Il y a toujours l’oncle qui a quelque chose à dire… qui « met un petit quelque chose dedans », qui dit ça, qui dit ci…

- L’oncle… maternel[3] ? c’est-à-dire le frère de la mère…

- C’est ça. Qui dit : il faut faire ça, il faut faire ci, en fait, il y a toute la famille, quoi, toute la famille qui se réunit, et qui propose des choses, en fait. Il y a toujours une « cérémonie », quoi.

- Quand il y a une décision importante à prendre, elle est prise par l’ensemble ?

- Tous ensemble. Il y a toute la famille et même ceux qui viennent d’entrer dans la famille. S’il y a la tante, eh bien, le mari de la tante a son mot à dire. Mais chez nous, c’est fini, tout ça.

- Mais, au final, chez vous [dans ta famille], la prise de    décision est assumée par qui ? Puisque tu me dis que, chez vous, ce n’est plus par la famille élargie. Alors qui ?

- Par les parents uniquement. Et si tu as au-delà de dix-huit ans, tu fais ce que tu veux. Moi, je suis grand, j’ai vingt-trois ans. Mais je me vois plus grand que ça, encore (rire). Parce que je me suis toujours battu [pour me faire une place], j’ai toujours traîné avec des plus grands. Je n’ai jamais eu l’habitude d’être avec des garçons de mon âge. J’ai toujours été avec des « grands », quoi.

- Et tu essaies toujours de prendre tes modèles chez des gars plus mûrs que toi. Tu ne te contentes pas des mêmes activités que les jeunes de ton âge…

- Voilà. Parce qu’au moins eux, ils peuvent m’apprendre quelque chose. Mais les jeunes de mon âge, qu’est-ce qu’ils vont m’apprendre ? Enfin, ça dépend…

- Oui, ça dépend. Et puis on pourrait dire que les choses  que tu connais, tu pourrais les apprendre aux plus jeunes ?

- Oui, bien sûr.

- Après, est-ce qu’ils en ont envie ?

Oui, il y a ça, aussi. Mais après tout, ça dépend d’eux, les autres, aussi. Et puis… ils peuvent m’apprendre des choses, eux aussi. Mais… moi, je suis toujours actif, je ne suis pas du genre à dormir, j’essaie toujours de faire quelque chose... oui.  

 

à suivre : La conservation des croyances et la régulation sociale (6)

 

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[1] La démarche éducative prédominante chez les populations du fleuve est celle de l’exemple. Pour apprendre à quelqu’un, il faut lui montrer.       

[2] S... appuie sur le mot envie.      

[3] L’oncle utérin est souvent celui qui remplit les obligations de l’autorité paternelle aux        côtés de la mère, en l’absence du père biologique en déplacement pour travailler ou provisoirement installé chez une autre épouse.

 



30/12/2013
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